L’hypermarché du porno

par Justine Brichard, Hugo Checinski, Bastien Lion

L’hypermarché du porno

L’hypermarché du porno

Justine Brichard, Hugo Checinski, Bastien Lion
6 juin 2018

Des sites pornos, il en existe des milliers. La seule loi qui les régit est celle de la jungle : piratage, vidéos personnelles postées à l’insu des protagonistes, exploitation de jeunes femmes… Les vidéos disponibles sur ces sites sont vues des millions de fois. Une situation que de nombreux acteurs du métier voient d’un mauvais œil.

Le titre est des plus classique. « Mon ex ne sait pas que j’ai partagé cette vidéo. » Il y en a des dizaines comme lui. Une vidéo parmi les autres. Alors on clique. La séquence débute de manière ordinaire pour les habitués. Mais au bout de trente secondes, alors qu’elle commence à se déshabiller, l’actrice s’arrête et regarde la caméra. Filmée par son ami, elle prend la parole pour mettre le spectateur face à ses responsabilités. « Qu’est-ce que tu crois que tu es en train de foutre ? Tu sais très bien ce que tu es en train de regarder. C’est écrit en titre de la vidéo ! Est ce que tu peux imaginer ce que les victimes de revenge porn vivent chaque jour ? Va te faire foutre ! »

Revenge porn ? C’est une pratique qui consiste à mettre en ligne sur des sites pornographiques des vidéos intimes de son ex-partenaire. Sur la première page de YouPorn, le deuxième site porno le plus consulté au monde, cette vidéo piège les utilisateurs. Cette séquence est en réalité une campagne de sensibilisation face aux dangers de cette vengeance pornographique de bas étage. Produite par le site en partenariat avec La société des femmes danoise, elle s’inscrit dans le sillage de #MeToo et de l’affaire Weinstein. Sur un site aussi visible et fréquenté que YouPorn, cette vidéo ne peut être que la bienvenue.

Ces sites, aussi appelés tubes, sont les véritables mastodontes de la pornographie. Des centaines de milliers de vidéos en libre accès, auxquelles tout le monde peut accéder. Le simple avertissement pour mineur n’apparaît même plus. Pourtant, malgré l’importance de ces plateformes en ligne, la réglementation qui les entoure est très faible. La protection des réalisateurs et des acteurs est quasi-nulle dans le milieu de la pornographie, ce qui entraîne une situation économique catastrophique.

« Ce qui est dingue, c’est que ces sites aient pris autant d’importance alors que les contenus qu’ils contiennent sont à 90 % piratés », peste Carmina, une camgirl également réalisatrice de film X. Les studios, acteurs, actrices et réalisateurs se trouvent dépossédés de leurs productions. « C’est d’autant plus dommageable que la seule chose qu’un acteur peut vendre, c’est son film. Si on lui vole, c’est fini », enchaîne la néo-réalisatrice.

Avec la disparition progressive des DVD et des magazines pornos, les consommateurs ont perdu l’habitude de payer. D’autant que le temps moyen passé sur PornHub, le premier site porno mondial, n’est que de neuf minutes et cinquante secondes. Selon les chiffres de la plateforme X, seul un million de personne jouissent actuellement d’un abonnement premium à leur site.

Un chiffre ridicule quand on sait qu’il y a « 300 milliards de connexions par an sur les sites de streaming gratuit » se désole Ovidie. Cette ancienne actrice porno, aujourd’hui journaliste et documentariste, est très remontée contre l’industrie des tubes. En 2017, elle a sorti un documentaire dans lequel elle dénonce les conditions de production des séquences présentes sur ces sites. « Ils ont tué la pornographie de qualité et précarisé durablement les actrices », se désespère-t-elle.

Porno en cachette

Au-dessus de tous ces tubes, une entreprise connue de tous mais au nom mystérieux : Mindgeek. Sur son site internet, on peut lire une obscure présentation : « MindGeek continue de faire évoluer la technologie vers le futur en développant des principales solutions de l’industrie pour une livraison rapide et plus efficace du contenu, chaque seconde, à destination de millions de clients à travers le monde. » Ils revendiquent 115 millions de visiteurs quotidiens, plus de 15 téraoctets de contenus mis en ligne et l’entreprise compterait plus de 1 000 employés.

A la lecture de leur site, on aurait presque l’impression qu’elle n’est qu’une entreprise spécialisée dans les nouvelles technologies et la gestion de bande passante. Il s’agit pourtant d’un mastodonte de la pornographie né, en 2013, de la fusion de deux entreprises pornographiques. Basé au Luxembourg, un paradis fiscal, MindGeek détient la majeure partie des sites pornographique du monde, de Pornhub à YouPorn en passant par XHamster. Mais ça ne s’arrête pas là. Brazzers, une des plus grosse société de production, est aussi tombé sous leur joug en 2010, tout comme des dizaines d’autres studios du même genre. Ovidie parle de cette entreprise comme d’une « pieuvre » qui détient le quasi-monopole de l’industrie.

 

Les producteurs ont dû trouver des solutions pour échapper à ses tentacules. Des grosses entreprises comme Marc Dorcel ou Jacquie&Michel ont dû diversifier leur production pour ne pas se laisser déborder. Jacquie&Michel s’est distingué grâce à son merchandising et ses magazines proposés en parallèle de sa plateforme de vidéo gratuite ; tandis que Dorcel a innové en proposant des nouvelles technologies et des chaînes de télévision, des marchés laissés vacants par les tubes.

Des productions féministes ont aussi vu le jour hors de ces plateformes. Erika Lust est une de ces réalisatrices innovantes. Dans une interview accordée au Tag Parfait, elle définit son travail comme « du cinéma indépendant pour adulte ». Plus son projet s’est étoffé, plus ses supports de diffusions de sont multipliés : Lustery, XConfessions ou encore Erotic Film ont ainsi vu le jour. Acheter un film coûte 16,95 euros tandis que s’abonner à sa plateforme de streaming coûte 96 euros pour un an.

Malgré leur désir de s’émanciper des tubes, force est de constater qu’ils ont quand même une utilité. Pour trouver leur public, ces nouvelles initiatives féministes et alternatives utilisent ces plateformes pour promouvoir leurs vidéos à travers des teasers. « De toute façon, il faut faire avec. Autant apprendre à s’en servir », analyse Carmina. Ovidie, elle, est beaucoup plus pessimiste : « C’est très bien toutes ces initiatives ! Mais c’est du pipi de chat à coté de ce qui est consommé comme pornographie sur les tubes. »

Les tubes obligent les actrices à tourner dans des conditions déplorables car il n’y a plus d’argent pour investir dans les tournages. Ils font leur chiffre d’affaires grâce à un contenu qui n’est pas le leur. Quelle que soit la qualité du contenu, les consommateurs cliquent. Les vidéos pornographiques sont accessibles très facilement aux mineurs. Hervé Bodilis, directeur artistique de Marc Dorcel résume très simplement la situation : essayer de s’attaquer aux tubes, « c’est comme monter sur un ring avec un couteau à beurre face à une kalachnikov, c’est mission impossible ».

Photo d’ouverture : capture d’écran.

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