Les dessous de la sécurité privée

par Clément Argoud, Taliane Elobo, Clara Gaillot

Les dessous de la sécurité privée

Les dessous de la sécurité privée

Clément Argoud, Taliane Elobo, Clara Gaillot
31 janvier 2018

Depuis les attentats qui ont frappé Paris en 2015, les agents de sécurité privée se sont multipliés à l’entrée des lieux très fréquentés. Leur présence rassure les Français. Mais leur rôle n’est pas vraiment celui attendu. Ils ne peuvent pas grand-chose contre des terroristes. Par contre, ils informent, guident et rassurent les visiteurs.

Boulevard Haussmann, à Paris. Touristes et Parisiens profitent d’un après-midi de novembre pour se promener. Les familles s’émerveillent devant les décorations de Noël. Les effluves de cannelle et de vin chaud réchauffent les cœurs et les esprits de chacun. Regroupés, ils sont fascinés par les vitrines des grands magasins où lutins et guirlandes illuminées côtoient la neige éclatante. La période des fêtes est intense pour les boutiques parisiennes. Elles accueillent chaque jour des milliers de visiteurs. Elles doivent prévoir des dispositifs de sécurité adaptés pour les accueillir.

Depuis 2015 et la multiplication de ces dispositifs  – on compte près de 20 000 agents de sécurité privée de plus en deux ans – les Français s’y sont habitués. Ils se plient avec compréhension aux différentes fouilles et contrôles des agents. Avec l’espoir que cela empêche de nouvelles attaques terroristes. Ils se sentent en sécurité. Pourtant, ce jour-là, nous parvenons à montrer les limites de ces dispositifs.

Une sécurité inefficace
La tour Eiffel est protégée par un important dispositif de sécurité. Photo : Clara Gaillot/EPJT.

Du Printemps aux Galeries Lafayette, du musée de l’Orangerie à celui du Louvre et sans oublier la tour Eiffel, nous avons mis à rude épreuve les systèmes de sécurité. Nous avons pu nous rendre compte qu’il est possible de les contourner aisément et, de surcroît, d’introduire des armes ou des objets dangereux dans les boutiques. Les agents de sécurité privée, postés aux entrées, n’assurent pas une sécurité sans faille.

Notre mission : nous introduire dans ces lieux très fréquentés de la capitale avec une arme à air comprimé, dite airsoft. Et une fourchette – celle-ci a bel et bien son importance. L’arme est bien emballée dans un paquet cadeau. Les deux objets sont glissés au fond d’un sac à main. C’est Jean Rivière, armurier de Tours, qui nous certifie que c’est un projet ambitieux : même si le pistolet n’est pas entièrement en métal, il a les mêmes caractéristiques physiques qu’une arme à feu classique. « Toutes ne sont pas en métal. » La notice du pistolet prévient également : « À utiliser avec la même précaution qu’une arme à feux ».

Première étape, les boutiques

Dans un coin, à l’entrée d’un magasin, un homme quasi immobile détonne par rapport à l’agitation qui l’entoure. Grand, tout de noir vêtu, brassard orange au bras, il est ici pour assurer la sécurité et rassurer les foules rien que par sa présence. Son rôle est d’autant plus important quand on sait qu’un Français sur trois est plus préoccupé par les attentats terroristes que par le chômage (Insee, 2017).

« Bonjour, ouvrez les sacs, s’il vous plaît. » Un regard furtif à l’intérieur du sac. Un coup de raquette magnétique. C’est le dispositif auquel les Français se sont habitués aux entrées des magasins depuis les attentats de 2015. Mais cela ne permet de repérer ni l’arme ni la fourchette, au Printemps comme aux Galeries Lafayette. Notre sac passe entre les mailles, très larges, du filet.

Pour Patrick Obligis, directeur de l’agence SPO Sécurité à Blois, rien d’étonnant. « La réglementation ne permet pas aux agents de mettre les mains dans le sac. Celui-ci est privé, il faut demander à son propriétaire de l’ouvrir. On peut donc toujours entrer avec une arme blanche dans lieux publics comme privés. »

Deuxième étape, les musées

Notre mission se complique un peu. Le musée de l’Orangerie semble plus sécurisé que celui du Louvre. Pour le premier, le nombre de visiteurs est moins important, ce qui permet aux agents de prendre plus de temps pour leur inspection. À l’entrée, un système de sécurité similaire à celui d’un aéroport. Un agent nous invite à déposer notre sac et à vider nos poches de tous objets métalliques sur un tapis roulant. Le tout est analysé tandis que nous passons sous un portique. « Vous avez une fourchette n’est-ce pas ? » demande l’agent après sa détection par les rayons X. Le sac doit être placé dans le vestiaire. L’arme factice, elle, n’est pas détectée.

Pour accéder au musée du Louvre, il faut passer par un espace de sécurité : un scanner, un portique et trois agents. Ceux-ci contrôlent les visiteurs au compte-goutte. La file d’attente s’allonge. « Posez les sacs sur le tapis et passez sous le portique, manteau ouvert s’il vous plaît », nous indique-t-on. Nous nous exécutons. Le portique sonne, des lumières rouges s’allument sur les côtés.

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Le musée du Louvre est particulièrement sensible avec plusieurs entrées possibles pour ses visiteurs.

Clara Gaillot/EPJT.

Un téléphone, une ceinture, des boucles d’oreilles sont autant de raisons pour lesquelles il peut s’activer. L’agent ne s’inquiète pas plus que cela et fait avancer au plus vite le flux de personnes. Le deuxième, derrière l’écran, discute avec son collègue assis sur une chaise, magnétomètre à la main. « Ça, ce n’est pas normal », remarque-t-il quand le contenu de notre fameux sac s’affiche à l’écran. Le temps qu’ils réagissent, nous sommes déjà à l’intérieur du musée.

Étape finale : la tour Eiffel

Sept millions de personnes visitent la Dame de fer chaque année. Au nord et au sud de la tour se trouvent des postes préfabriqués. Il faut passer par là pour pénétrer dans l’enceinte, sous la tour Eiffel. Les agents sont en binômes. L’un fouille manuellement le sac et en examine son contenu. Il y plonge les mains, ouvre le sac-cadeau dans lequel l’arme se trouve emballée, y voit un sombre paquet, ne cherche pas à en savoir plus, puis referme le sac. Il s’en est fallu de peu. « Cet objet n’est pas autorisé à entrer », nous informe-t-il en désignant la fourchette. Direction la poubelle. Le second agent contrôle les visiteurs à l’aide de son magnétomètre. Le pistolet passe tranquillement. Ça y est, la sécurité a été franchie sans encombre.

Bilan : cinq lieux testés, une fourchette saisie et une arme qui n’a jamais été décelée. Triste constat quand on sait que 62 % des Français font confiance à la sécurité privée, si on en croit une étude menée par l’Ifop en septembre 2017 pour l’Union des entreprises de sécurité privée (USP).

Agents en formation
Chaque année, 525 stagiaires intègrent le centre de formation du Plessis-Robinson pour devenir agent de sécurité privée. Photo : Taliane Elobo/EPJT.

Des agents qui rassurent mais qui ne semblent pas efficaces. Dès lors, une question s’impose : comment sont-ils formés ? Rendez-vous au centre de l’Association de formation professionnelle pour adultes (Afpa) du Plessis-Robinson, dans les Hauts-de-Seine (92).

Entre un ciel gris, de grands bâtiments blancs et de petites ruelles désertes, on trouve l’Afpa. Là-bas, on forme de futurs agents de sécurité, des agents de télésurveillance et de vidéosurveillance. Dans chaque promotion, composée de douze stagiaires, l’âge varie de 20 à 50 ans. Parmi eux, des profils et des parcours divers, parfois étonnants.

Pour la plupart, ils sont en reconversion professionnelle et viennent d’une carrière n’ayant rien à voir avec la sécurité. Frédéric, la cinquantaine, travaillait auparavant dans une imprimerie et a été licencié. Il veut devenir agent de sécurité car « il y a du travail ». D’autres, boulanger de formation, issus d’une famille de militaires ou encore du secteur de la manutention, mettent plutôt en avant l’envie de « porter assistance aux autres et protéger ».

Qui sont les agents de sécurité ?

Passez la souris sur l’image.


Ici pour une période de quatre mois, ils sont confrontés aux différentes missions qu’implique le métier. Ils sont préparés à tout : gestion de conflit, prévention d’incendie ou surveillance de magasin. Pour Jean-Michel Bruneau, responsable du centre et chargé des recrutements des enseignants, cet apprentissage permet d’acquérir une double compétence : « Tout d’abord, il y a toute la partie sûreté et malveillance. Ensuite vient la partie sécurité. Cette dernière inclut l’attaque des biens et des locaux, mais aussi la prévention des incendies. »

Plateaux techniques et salles de cours sont donc le quotidien des apprentis. Pour les entraîner à gérer efficacement des situations délicates, de nombreux exercices pratiques leur sont proposés. En ce moment, c’est le groupe en formation de septembre à janvier qui occupe le troisième étage du bâtiment.

Anne-Solange Monica Duarte, ancienne agent au sein de l’aéroport d’Orly et aujourd’hui formatrice en charge des agents de terrain depuis 2015, mélange cours théoriques et pratiques. Entre mises en situation diverses et apprentissage des règles de base, les futurs agents suivent une formation assez complète.

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Anna-Solange Monica-Duarte et Alain Mpando sont formateurs à l'Afpa depuis 2015.

Clara Gaillot/EPJT.

Néanmoins, pour la formatrice, quatre mois ne suffisent pas à professionnaliser l’ensemble des apprentis. Même si trois semaines de stage en entreprise sont incluses dans le parcours. Aujourd’hui considéré comme un CAP (certificat d’aptitude professionnelle), la formation ne permet pas d’entrer sur le marché du travail « de manière sereine ». Il faudrait pousser le niveau de formation à ce qui équivaudrait à un bac professionnel. Cela permettrait notamment d’étendre le temps de formation à neuf mois, soit le double de l’apprentissage actuel. Et d’être prêt à exercer le métier d’agent de sécurité. C’est en tout cas l’avis d’Anne-Solange Monica Duarte.

Ce jour-là, les démonstrations en plateaux techniques sont nombreuses. Désamorcer une alarme incendie, pratiquer des contrôles à l’aide d’un magnétomètre ou d’un portique sont autant d’actions que doivent maîtriser ces apprentis.

Fetih, la quarantaine, de taille moyenne et le crâne dégarni, s’avance pour procéder à la fouille de l’un de ses coéquipiers. Il lui demande de vider ses poches de tous les objets métalliques. Puis il lui demande d’écarter les bras. Ensuite, il passe méthodiquement le magnétomètre au-dessus de son cobaye. Rien n’est détecté. La formatrice valide ce test.

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Leur formation les familiarise aussi avec les règles de sécurité incendie.

Taliane Elobo/EPJT

Plus tard, un autre joue le rôle d’un père de famille excédé au bureau de la Caisse d’allocations familiales. Son partenaire est chargé de désamorcer la situation en discutant calmement. « La communication verbale et non-verbale sont très importantes pour désamorcer un conflit », explique la formatrice qui observe d’un œil attentif. Une pratique qui démontre bien le rôle que ces futurs agents devront adopter.

Dans ce centre des Hauts-de-Seine sont également formés des agents de sécurité spécialisés dans la vidéo-surveillance et la télésurveillance. Si toute technologie trouve sa limite, le domaine de la surveillance à distance est en constante évolution. Les stagiaires d’Élodie Mestrallet, responsable de la formation, acquièrent un niveau équivalent au bac professionnel, contrairement aux autres. Des salles techniques sont également à leur disposition. Grands écrans et caméras à l’appui, ils analysent et contrôlent des situations délicates.

Laurent Mucchielli, sociologue et spécialiste des questions de vidéosurveillance, note une amélioration du secteur, notamment en ce qui concerne le niveau de qualification des agents recrutés. « Avant, explique-t-il, n’importe qui pouvait se retrouver derrière des écrans de vidéosurveillance, avec ou sans compétences. »

Actuellement, une trentaine de centres appartenant à l’Afpa proposent des formations de sécurité dans toute la France. En région parisienne, deux centres sont agréés par le Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), à Gonesse et au Plessis-Robinson. Trois autres structures devraient voir le jour dans quelques mois, à Paris, à Mantes-la-Jolie (78) et à Stains (93).

Une profession en pleine mutation
Depuis quinze ans, le rôle des agents a changé. Ils sont mieux formés, se sont professionnalisés et sont régulièrement contrôlés. Photo : Clara Gaillot/EPJT.

« Pour former des agents de sécurité, nous devons avoir un agrément du Cnaps, que nous renouvelons tous les cinq ans », précise Jean-Michel Bruneau, directeur du centre du Plessis-Robinson. Le Cnaps a été mis en place par l’État en 2012 pour assainir le secteur de la sécurité privée. Concrètement, cet établissement public donne les autorisations aux agents de travailler et aux formateurs d’exercer dans des centres de formation eux aussi contrôlés. « Nous avons trois missions, résume Cédirc Paulin, de la direction du Cnaps. Nous délivrons des autorisations aux entreprises et aux agents travaillant dans la sécurité privée. Puis nous les contrôlons sur le terrain. Et nous conseillons les professionnels. »

Le Cnaps a permis de limiter les abus du secteur. Auparavant, celui-ci était censé être contrôlé par les préfets. Mais ceux-ci n’en n’avaient ni les moyens ni le temps. Aujourd’hui, ce nouvel établissement peut contrôler de manière inopinée des agents sur tout le territoire, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Environ 10 100 agents ont été inspectés lors de 1 800 contrôles en 2016, selon le rapport annuel du Cnaps. « Et nous avons relevé plus de 12 400 manquements lors de ces contrôles », ajoute Cédric Paulin.

Être agent de sécurité, c’est devenu un vrai métier, avec une formation et une carte professionnelle. On ne peut plus – en théorie – être agent de sécurité au noir et en faire un deuxième job. « En tant que dirigeant, j’ai une habilitation. Je ne pourrais pas exercer sans, affirme Patrick Obligis. Tous les agents que je recrute doivent posséder leur carte professionnelle qui certifie qu’ils ont suivi la formation minimum. Si une entreprise recrute quelqu’un qui n’a pas cette carte, elle peut être suspendue temporairement par le Cnaps. »

La législation est également très stricte. Les agents doivent contrôler les visiteurs en suivant des règles très précises. Par exemple, les agents sont autorisés à inspecter visuellement les sacs. Mais ils ne peuvent les fouiller qu’avec l’assentiment de leur propriétaire. Ils peuvent aussi procéder à des palpations, avec l’accord des personnes, lors de manifestations importantes ou si la sécurité publique est menacée.

Le port d’armes est tout autant réglementé. Seuls les agents travaillant dans des sites très sensibles ou les convoyeurs de fonds sont autorisés à porter des armes à feu. Les agents de sécurité que l’on croise dans les magasins ou les musées ne sont pas autorisés à porter d’arme. Pas même des armes de catégorie D, comme des matraques ou des bombes lacrymogènes.

Patrick Obligis admet pour sa part avoir déjà « fermé les yeux » sur le port de bombes lacrymogènes par ses hommes qui « sont aussi des cibles ». Frédéric Ocqueteau, chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), est fermement opposé à l’armement des agents. « Les armer de matraques et autres armes blanches est une négation absolue de ce à quoi ils servent », explique-t-il.

Depuis les attentats de 2015, l’État applique le principe de précaution. C’est-à-dire qu’il se doit de prendre des mesures afin d’éviter tout risque pour les citoyens. C’est pourquoi il a dû faire massivement appel au secteur privé et inciter les responsables de lieux fréquentés à faire de même. Les forces de sécurité publiques ne peuvent pas assurer une telle sécurité. Elles sont donc complémentaires avec les agents de sécurité privée. « Le secteur privé est une variable d’ajustement de la sécurité », analyse Frédéric Ocqueteau.

Les forces publiques sont dites « actives » : elles peuvent intervenir directement et sont armées. Par opposition, les agents de sécurité privée sont « passifs ». Ceux-ci se fondent donc dans le décor, observent plus qu’ils n’agissent. « Ils sont absolument indispensables », martèle Frédéric Ocqueteau.

Il y a quinze ans, un agent, c’était surtout les muscles et pas grand-chose dans la tête. « Mais cela a changé, affirme Jean-Michel Bruneau. Aujourd’hui il doit évaluer des situations. » Un agent n’intervient plus directement. Concrètement, il doit observer les gens qui entrent et qui sortent d’un lieu, savoir quand il peut y avoir un risque. Son rôle sera de protéger les visiteurs et de tenter de limiter au maximum les risques. Il est là avant tout pour rassurer et informer. Mais quoi qu’il fasse, il est sous les ordres de son client. C’est ce dernier qui choisit le dispositif qu’il souhaite mettre en place. Il n’y a aucune obligation de l’État.

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Chercheur aux multiples casquettes, Frédéric Ocqueteau s'est beaucoup intéressé au sujet de la sécurité privée en France.

Clara Gaillot/EPJT.

Quels que soient les moyens, les agents doivent suivre les consignes que le client leur donne. Quitte à être soumis à des injonctions contradictoires : « Faites bien votre travail mais n’entravez pas les flux », résume Frédéric Ocqueteau. C’est en effet souvent la logique commerciale qui prime. Ce qui ne facilite pas le contrôle efficace des personnes. « Dans les magasins, il y a trop de flux. Les agents ne peuvent pas bloquer les gens qui entrent et les contrôler un par un », renchérit Patrick Obligis.

Malgré cela, 74 % des Français pensent que plus de sécurité privée serait efficace pour lutter contre l’insécurité. Le client doit se sentir en sécurité mais ne doit pas s’agacer de l’attente. Entre logique commerciale et sécurité des clients, il faut choisir.