Le harcèlement sur les réseaux sociaux est régulièrement dénoncé. Dernier avatar en date, les journalistes de la « Ligue du lol » ont scandalisé pour leurs attaques sexistes, homophobes, grossophobes, etc. La communauté LGBT+, elle,  est tiraillée entre mouvements de haine et solidarité. Régulièrement victimes d’insultes LGBTphobes, ses membres se réunissent autour de personnalités qui libèrent la parole.

Par Benjamin Baixeras, Eléa Chevillard et Chloé Lifante

Ça devient grave ! » Le 14 novembre dernier, dans une vidéo, le Youtubeur, chanteur et candidat de la France à l’Eurovision, Bilal Hassani pousse un cri d’alarme. Il témoigne du cyberharcèlement dont il est victime sur Twitter. Tout commence le 12 novembre avec une vidéo postée par le jeune garçon. On l’y voit chanter une reprise du titre Djadja d’Aya Nakamura, au milieu du public qui l’accompagne. Cette vidéo est retweetée avec des propos haineux : « Ils sont jamais là quand on en a besoin les barbus explosifs » ou encore « Pourquoi tu faisais pas un concert un certain 13 novembre 2015 au Bataclan sale bâtard ? » Certains sont retweetés plus de 1 200 fois.

Face à ce déferlement de haine, Bilal Hassani demande à ses abonnés de signaler les comptes en question auprès de Twitter mais aussi d’interpeller les administrateurs du réseau social. « Il faut faire quelque chose pour que le cyberharcèlement soit mieux contrôlé », insiste-t-il dans sa vidéo. Le 29 janvier dernier, Me Étienne Deshoulières, l’avocat du jeune chanteur a annoncé que ce dernier a porté plainte contre X pour « injures, provocation à la haine et à la violence et menaces homophobes ».

Source : Instagram @iambilalhassani

Raphaël Gérard, député LREM de Charente-Maritime et Gabriel Serville, député de Guyane, ont réagi. Ils ont co-signé une lettre adressée à la responsable des affaires publiques de Twitter France, Audrey Herblin-Stoop. Le contexte général a poussé les deux hommes à réagir. « Sur certains réseaux sociaux comme Twitter, les appels à la haine, les insultes racistes, antisémites, homophobes ou transphobes progressent de jour en jour avec un sentiment d’impunité. Il était temps de tirer la sonnette d’alarme », explique Raphaël Gérard. Pour lui, il existe deux types de messages : ceux des adeptes des réseaux sociaux qui vont publier l’insulte pour l’insulte et les publications qui se font le relais des sites de désinformation, de propagande et de haine.

C’est ici qu’on franchit la ligne rouge. « La liberté d’expression, ce n’est pas l’appel au meurtre. Ce n’est pas la haine. L’homophobie, ce n’est pas une opinion. C’est un délit », rappelle-t-il. Il reproche également aux réseaux sociaux, et à Twitter en particulier, leur manque d’engagement dans ce genre de situation.« La solution est dans l’autorégulation. Mais, si la communauté n’est pas en capacité de se rendre compte qu’elle dépasse les limites, il va bien falloir que quelqu’un le fasse à sa place. Et si ce n’est pas le législateur, ça ne peut être que l’administrateur de la plate-forme », déclare-t-il. Les deux députés ont obtenu un rendez-vous avec Audrey Herblin-Stoop. Malgré nos sollicitations, il ne nous a été donné aucune information concernant l’issue de cette rencontre.

Le 26 novembre dernier, Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de la Lutte contre les discriminations, a présenté en conseil des ministres une série de mesures contre les violences homophobes. Parmi elles, l’obligation pour les réseaux sociaux et les hébergeurs de supprimer les propos homophobes publiés sur leurs plates-formes.

Cette inertie des réseaux sociaux est aussi dénoncée par les associations de soutien à la cause LGBT+. Elles multiplient les actions en proposant accompagnement, écoute et signalent les propos incitants à la haine.

Il y a près de cinq ans, l’association SOS Homophobie a lancé un programme spécialement dédié aux violences contre les LGBT+ sur Internet. La commission Biches (Brigade internet contre l’homophobie et le sexisme) intervient partout sur le Web : sites, blogs et réseaux sociaux. « Notre travail est de vérifier les signalements effectués sur le site de SOS Homophobie par le biais d’un formulaire. Nous déterminons s’ils sont effectivement répréhensibles, donc diffamatoires, insultants ou incitant à la haine », explique Jérémy Falédam, secrétaire de SOS Homophobie et responsable du projet. Ensuite, la commission contacte directement les hébergeurs des sites pour demander le retrait des propos.

D’autres associations ont, elles aussi, choisi de batailler sur Internet et les réseaux sociaux contre la LGBTphobie. Certaines promeuvent le même genre de procédé que SOS Homophobie. Adheos est l’association d’aide, de défense homosexuelle pour l’égalité des orientations sexuelles. Sur son site internet, une page est entièrement dédiée aux explications de ce qui est, ou non, sujet à signalement. Cela permet d’informer au mieux les internautes. Des liens dirigent vers différents formulaires de signalement et, comme SOS Homophobie, l’association propose de signaler en son nom les cas qu’elle juge répréhensibles.

« Il y aura forcément des moments difficiles, parce qu’être visible et affirmé, c’est s’exposer à la haine. »

Jérémy Falédam, secrétaire de SOS Homophobie

Mais les réseaux sociaux servent aussi de lieux d’échanges et d’écoute entre la communauté LGBT+ et les associations. Celles-ci prolongent leurs actions dans le monde virtuel. Né en 2003, Le Refuge est une structure d’accueil qui propose accompagnement et hébergement d’urgence à des jeunes LGBT+ en détresse. Les réseaux sociaux sont un terrain d’expression pour les personnes en souffrance dans le monde réel.

L’association a donc mis en place, l’année dernière, un pôle dédié à la communication. Tony Cotte, chargé de communication du Refuge, explique qu’il reçoit par ce biais « des appels à l’aide préoccupants ». Lui doit les transmettre à l’interlocuteur approprié et expliquer les démarches à effectuer. « La plupart du temps, les jeunes en détresse viennent d’eux-mêmes. Mais des internautes nous envoient aussi souvent des publications ou des tweets en nous indiquant qu’ils pensent que leur auteur a besoin d’aide. » Le Refuge a d’ailleurs réalisé, en partenariat avec l’Inter-LGBT et Facebook, un guide des comportements bienveillants à adopter sur Internet.

Les réseaux sociaux sont un outil important pour les associations qui luttent contre la LGBTphobie. Ils leur permettent de sensibiliser mais également de donner de la visibilité à leurs actions et aux solutions proposées. « La visibilité des personnes LGBT+ dans l’espace public et sur Internet est un enjeu central pour nous, explique Jérémy Falédam. Il y aura forcément des moments difficiles, parce qu’être visible et affirmé, c’est s’exposer à la haine. »

En prévention des dégradations qu’ont connues d’autres associations pro-LGBT+, les locaux de SOS Homophobie se fondent volontairement dans le décor parisien.

Pourtant, c’est aussi sur les réseaux sociaux qu’ont émergé, depuis les années deux mille dix, des figures de la communauté LGBT+ devenues emblématiques. Jeremstar, Lucasdorable, Bilal Hassani, Jamie Windust… ces noms ne parlent pas tous au grand public. Pourtant, leurs comptes Instagram, Twitter ou Snapchat comptent plusieurs millions d’abonnés. Grâce à leur notoriété, un mouvement de solidarité prend forme au cœur des réseaux sociaux avec les membres de la communauté. Un climat qui contribue à libérer la parole des premiers concernés. Mais, porter la parole de cette communauté, c’est aussi s’exposer aux foudres des haters, ces internautes qui passent leur temps à dénigrer une cible choisie.  

Chacun a sa manière d’aborder et de défendre le sujet. Jamie Windust est un influenceur britannique plus connu sous le pseudo de Leopard Print Elephant. Sur Instagram, il se montre crâne rasé avec un maquillage pour le moins extravagant : visage couvert de blanc, pommettes rosées et étoiles peintes autour des yeux. Se considérant comme non-binaire, il a décidé de s’identifier au pronom anglais ​they​ qui est neutre. Un équivalent que ne permet pas la langue française.

Bilal Hassani, lui, collectionne les perruques. Longues, courtes, lisses, ondulées, blondes ou vertes… Il a donné un nom à chacune d’elles et les arbore fièrement dans ses vidéos Youtube et sur les photos de son compte Instagram. Il revendique pleinement le fait d’être lui-même. Sur Twitter, il publie et partage du contenu pour sensibiliser et interpeller ses followers et plus encore.

Lucasdorable, quant à lui, jongle entre les vidéos humoristiques qui abordent clairement son homosexualité et les « tutos make-up » (tutoriels pour apprendre à se maquiller). Dans ces derniers, on peut le voir en queer, prônant toujours la liberté de chacun à s’assumer tel qu’il est, sans s’arrêter au regard des autres.

Principales cibles des attaques et injures homophobes, ces personnalités ont toutes une manière différente d’y répondre. Si Jeremstar s’amuse des « rageux », Lucasdorable répond personnellement aux commentaires haineux dans ses vidéos, en utilisant la force des mots pour décrédibiliser leurs auteurs et provoquer le rire. Tous en tout cas publient régulièrement sur Youtube, Twitter ou Instagram tant l’afflux de propos homophobes est important.

@maliklaz est l’un de ceux qui ont attaqué Bilal Hassani. C’est lui qui a tweeté : « Daesh jamais là quand il faut. » « C’était une blague. Je me suis rendu compte de la stupidité du tweet et je l’ai supprimé. » La bonne excuse que l’on entend partout en ce moment. Malik reconnaît avoir voulu jouer les intéressants mais il explique que d’autres personnes n’aiment pas la façon dont le jeune Youtubeur met en avant la communauté LGBT+. « J’ai parlé avec des gens qui ne sont pas d’accord avec le fait que Bilal Hassani essaie de montrer qu’être homosexuel c’est plus cool que les autres. »

La manière dont ces stars du Net gèrent ce phénomène est déterminante pour ceux qui les suivent. Elle permet de montrer à tous, victimes ou agresseurs, que le sentiment d’insécurité de la communauté LGBT+ face aux réseaux sociaux ou même à la vie réelle, ne devrait pas exister.

Ces personnalités encouragent d’autres personnes, moins connues, à prendre la parole sur les réseaux et à affirmer leur identité LGBT+. Dans un tweet publié le 12 novembre dernier, Noah Amendala, jeune trans de 18 ans, invite ses followers à l’interroger sur la transidentité. « Parce que ce compte sert à ça », écrit-il. Noah reçoit beaucoup de questions aussi bien de la part de personnes trans que de personnes non directement concernées par le sujet.

Évidemment, il ne passe pas à côté de la curiosité malsaine. « Dans ces cas-là, j’essaie de répondre en expliquant pourquoi c’est déplacé. Nous avons l’image de personnes sur leurs gardes. J’ai vraiment envie de casser ça. » Il y a quelques semaines encore, il avait choisi le pseudo : Semi-PD. « Une façon de se réapproprier les insultes que l’on nous envoie. Pour reprendre le pouvoir sur les gens haineux. » Sur son compte Twitter, Noah publie également des photos de lui plus jeune, lorsqu’il était encore une fille. Il explique que publier ce genre de photos permet aux personnes d’assumer qui elles étaient avant et ce qu’elles sont aujourd’hui.

Arthur Vaugeois, étudiant en droit-langues de 21 ans, a commencé à faire du militantisme sur Facebook et Twitter il y a presque deux ans. Ses publications visent à banaliser la communauté LGBT+ et ses membres. Son compte Instagram s’éloigne en revanche de cette démarche. Il sert simplement à partager ce qu’il aime faire et ce qu’il sait faire : se maquiller. « ​J’ai commencé à me maquiller au moment où mon Facebook et mon Twitter sont devenus militants. Au début, je n’assumais pas du tout et je n’étais pas dans l’optique de publier ça.​ » Sur Instagram, Arthur a reçu peu de retours négatifs.

Mais la première fois qu’il a osé poster une photo de lui maquillé sur Twitter, la réception a été tout autre. Il a reçu ce que l’on appelle un shit storm, c’est-à-dire des insultes dans une proportion inimaginable. Malgré ce déferlement de haine, Arthur n’a pas retiré la photo. «​ À partir du moment où tu recules, tu donnes de la force à la personne qui t’oppresse. C’est exactement ce qu’ils veulent et c’est exactement ce que je ne veux pas qu’ils obtiennent. »

Il y a un an et demi, Guy Bremond, graphiste et illustrateur de 22 ans, a choisi de se lancer dans l’aventure Youtube sous le pseudo Guy not a guy (« Guy pas un mec »). « Je voulais faire des vidéos pour apprendre aux personnes non concernées les tenants et les aboutissants de la transidentité. Mais aussi pour que les personnes trans se sentent comprises, renseignées et représentées. » Guy sait de quoi il parle puisqu’il est lui-même un homme trans bisexuel. Mi-novembre, il a subi une mammectomie et ses followers sur Twitter ont pu vivre son opération avec lui. Il a partagé des photos et des vidéos sur lesquelles il pose fièrement avec ses bandages. Face aux commentaires négatifs, Guy a une politique très simple. Lorsqu’ils sont très violents il les signale. Mais s’il s’agit de méchanceté gratuite, il se contente de les supprimer. « Il ne se passe pas une journée sans que quelqu’un veuille ma mort », déplore-t-il.

Pour le député, Raphaël Gérard, le sujet n’est pas tant les réseaux sociaux que l’usage que l’on en fait.  « C’est un peu comme des allumettes. Ça peut être très utile mais ça peut aussi devenir très dangereux si on les donne à la mauvaise personne avec de mauvaises intentions. »

Benjamin Baixeras

@BaixerasB
19 ans.
En deuxième année de journalisme à l’EPJT
A travaillé à La Dépêche du Midi.
Se destine à la télévision régionale et nationale.

Eléa Chevillard

@Elealapage
20 ans.
En deuxième année de journalisme à l’EPJT.
Passée par Le Berry Républicain
à Bourges l’été dernier. Intéressée
par le journalisme web et la télévision.
Culturovore.

Chloé Lifante

@ChloeLifante
21 ans.
En deuxième année de journalisme à l’EPJT. Passée par une prépa littéraire. Sur l’Île de Ré pour Sud Ouest l’été dernier. Intéressée par les sujets de culture, société, sport et bien-être. Son cœur balance entre le micro et le stylo.