Jeux d’argent en ligne

Les jeunes paient cash

Le nombre de joueur pathologique est en nette augmentation. Photo : Thibaud Hue/EPJT.

L’arrivée des jeux d’argent et de hasard sur le Web en a profondément modifié la pratique. Ils font moins d’adeptes en France, mais de plus en plus de joueurs ont une pratique excessive. Telle est l’alerte lancée le 30 juin par Santé publique France. Et cette forte augmentation touche de plus en plus de jeunes.

Par Rachel Herman et Thibaud Hue
Bande dessinée : Werther Brechoteau/Académie Brassart-Delcourt.

Enzo sort d’un bureau de tabac du centre-ville de Tours, deux tickets de jeu à gratter à la main : un Astro et un Cash. Le buraliste, à qui il a donné 7 euros, ne lui a posé aucune question sur son âge malgré sa petite taille et son air juvénile. Enzo a 15 ans. En France, la vente de jeux aux mineurs est strictement interdite. Interrogé un peu plus tard, le buraliste prétendra pourtant contrôler systématiquement l’identité des acheteurs qu’il présume mineurs.

Si cette négligence plus ou moins volontaire est très répandue, c’est parce que la loi ne prévoit pas de sanction. Cette situation témoigne de l’hypocrisie de ce marché qu’il se tienne dans les bureaux de tabac ou sur Internet.

Après des années d’addiction aux paris sportifs, Théo, un jeune Rennais de 21 ans, se soigne. Cet étudiant en commerce témoigne : du tabac aux bookmakers en ligne, il a sombré dans la spirale vicieuse des jeux d’argent jusqu’à l’endettement massif.

Comme pour le jeune Enzo, c’est aussi dans un bureau de tabac que tout a commencé. Lorsqu’il a joué pour la première fois, il avait lui aussi 15 ans : « Je ne me suis jamais fait refouler au tabac. C’était un commerce de proximité, nous faisions le chiffre d’affaires du buraliste », explique-t-il. 

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Photos : Rachel Herman/EPJT.

Passionné de sport, il conçoit le pari sportif comme un loisir. Au départ, il mise 2 euros maximum. L’année de ses 18 ans il s’inscrit sur un site de bookmaker en ligne. La facilité d’accès et la diversité des paris mis à disposition par la plateforme sont des atouts de taille pour lui. Il peut ainsi accéder à ses jeux partout et tout le temps.

« Au début, ma mère contrôlait mes dépôts d’argent jusqu’à ce que je rentre à la fac », raconte Théo. Première bourse, première carte bancaire, il devient autonome financièrement. Il commence alors à jouer en ligne seul, hors du contrôle parental. En quarante-huit heures, Théo transforme 20 euros en 1 000 euros. Et il bascule. 

Les jeunes en proie à la spirale addictive souffrent de nombreux troubles. Dessin : Werther Brechoteau/Académie Brassart-Delcourt.

Son gain s’accompagne d’un sentiment de puissance et d’accomplissement. Son problème de jeu pathologique s’aggrave et les pertes s’accumulent : « Ce gain a été un déclencheur. Je pensais être un bon parieur. J’ai continué à jouer pour me renflouer mais ça ne fonctionne jamais » , explique Théo. La spirale addictive s’accélère.

Sur les sites de bookmakers, tout est pensé pour décupler l’adrénaline et le sentiment de récompense ressentis par le jeune. Tout ce processus s’accompagne de nombreux troubles. Des conséquences qui se répercutent sur la vie d’un professionnel, mais aussi sur celle d’un étudiant : baisse de concentration, culpabilité, isolement…

Les jeunes, très présents sur le Web, sont la cible principale des sites de jeux d’argent, notamment ceux des paris sportifs. Ce n’est pas pour rien que le héros de la publicité de Winamax est un étudiant adulé par la foule après avoir gagné un pari. Faire passer les jeunes pour des rois, une stratégie forte pour attirer les regards juvéniles qui sont particulièrement sensibles au numérique.

Ces annonces sont présentes à la télévision, sur Internet, dans le métro ou encore sur le maillot de certaines équipes de football. Le matraquage publicitaire est si puissant qu’il ne peut pas rater sa cible. Impossible de passer entre les mailles du filet. Ces bookmakers n’ont pas souhaité répondre à nos questions.

Les jeunes hommes sont très clairement le public cible de ces campagnes publicitaires intensives. Source : chaîne YouTube de Winamax.

Il faut dire qu’Internet permet le développement de méthodes de marketing plus poussées et ciblées. Unibet utilise des systèmes très vicieux. D’abord, avant de parier, la proportion de joueurs qui a misé sur telle ou telle équipe est indiquée. Cela pousse à jouer et à avoir confiance en ses propres mises.

De la même manière, un bonus de 100 euros de paris gratuits est distribué à l’inscription. Une méthode efficace pour que le joueur puisse s’essayer au mieux sur la plateforme et lui donner envie de continuer. Vous avez déjà rêvé de pouvoir parier sur un match en temps réel ? Sur Unibet, et dans le merveilleux monde des jeux en ligne, c’est aussi possible.

En plus de tout cela, la dématérialisation de l’argent accélère la création des dettes de jeu. Derrière l’écran du téléphone, les sommes jouées perdent leur sens : « C’était la fin. J’avais perdu la notion de l’argent, ce n’était plus que des chiffres », se souvient Théo. Le joueur peut miser rapidement, n’importe quand et la fréquence de ses paris augmente. Servane Barrault, une spécialiste du jeu pathologique dans l’Indre-et-Loire et le Loir-et-Cher, déplore les dégâts causés par la digitalisation.

Cette psychologue clinicienne constate que les comportements addictifs apparaissent de plus en plus tôt : « Chez les joueurs en bureau de tabac, l’addiction s’étalait sur plusieurs années ou décennies. Avec le Web, ce temps est compressé. J’ai traité le cas d’un jeune homme de 19 ans qui jouait depuis à peine un an, il était déjà en difficulté. »

Lors de sa première phase d’endettement critique, Théo met en place des stratégies financières pour s’en sortir. En tentant de combler lui-même ses dettes, il est victime d’une escroquerie et perd 1 500 euros supplémentaires. Dos au mur, il lâche complètement prise et décide de tout dire à sa mère : « Je voyais dans ses yeux qu’elle ne me reconnaissait pas », se souvient-il.

Les rendez-vous à la banque se multiplient et se soldent par la mise en place d’un plan de remboursement. Le retour à la réalité est brutal. Après un moment sans parier, Théo replonge. Il gagne 1 000 euros en quelques heures seulement et bascule. Son rythme de jeu s’intensifie, avec des mises encore plus élevées.

Cette fois-ci, son endettement est encore plus important. Il retourne de lui-même à la banque pour essayer de remonter la pente et contracte un prêt à la consommation de 3 000 euros. Mais coincé dans l’engrenage addictif, il ne parvient pas à garder cet argent. « J’étais dépendant du gain, je ne pensais qu’à cela. » La situation se fait de plus en plus étouffante pour le jeune Rennais.

Pris à la gorge, il avoue finalement sa situation à un ami proche. Celui-ci témoigne : « J’ai décidé d’expliquer la situation à la mère de Théo et de jouer l’intermédiaire. Elle était la seule personne qui pouvait l’aider à s’en sortir. Il fallait briser la barrière du mensonge. » 

Face à l’endettement massif, certains jeunes commettent des actes délictueux. D’autres, plus désespérés, se suicident. Beaucoup choisissent d’entamer un long parcours de soins. L’approche du traitement de cette pathologie a d’ailleurs dû s’adapter ces dernières années. Stéphanie Branger, autre spécialiste en jeu pathologique dans l’Indre-et-Loire et le Loir-et-Cher, explique qu’auparavant, l’abstinence totale était considérée comme la seule solution. « Maintenant, il y a des nuances : réussir à jouer sainement, c’est reprendre le contrôle », précise l’éducatrice spécialisée.

Le parcours de soins demande beaucoup de patience. A l’aide de thérapies de groupes et de séances personnalisées, les patients travaillent sur la maîtrise de leurs pulsions addictives. Le Dr Paul Brunault explique que certains jeunes qui jouaient raisonnablement en ligne basculent à cause de difficultés extérieures : « Ils cherchent le réconfort et se reposent sur le plaisir procuré par les jeux d’argent. » La thérapie porte ainsi une attention particulière à l’environnement du patient et à son entourage.

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Photos : Rachel Herman/EPJT, Thibaud Hue/EPJT.

En novembre 2019, Théo rejoint le centre d’addictologie de Rennes où il se soigne et rembourse ses dettes. Chaque mois, le jeune homme consulte des professionnels du jeu pathologique. Ils tentent ainsi de comprendre les causes profondes de son addiction tout en lui apprenant à gérer ses envies et son argent. Aujourd’hui, Théo ne parie plus.

Grâce aux soins, il espère pouvoir rejouer avec modération. Il apprend à épargner, tout en continuant de vivre et de profiter de son salaire. Si le chemin vers la guérison est encore long, il se sent beaucoup mieux aujourd’hui. Face à sa maladie, Théo a désormais toutes les cartes en main pour aller de l’avant.

Toujours passionné de sport, les tentations de jeux restent cependant nombreuses : « Les publicités sont là, partout et tout le temps. Ils savent très bien attirer notre regard en nous faisant miroiter de grosses sommes. »

Ces publicités attirent de plus en plus l’attention des autorités de régulation. Agressives et omniprésentes, elles visent délibérément un public jeune et témoignent de l’hypocrisie des pouvoirs publics.

A titre d’exemple, mercredi 30 octobre 2019, à Paris, Bordeaux et Lyon, des bus blancs couverts d’affiches publicitaires du site de bookmaker Winamax roulaient à vide : « Devenir riche sur un coup de tête », «  But en or, montre en platine », « No bet, no game ». La mairie de Paris a porté plainte pour non-respect des règles publicitaires. Le code de l’environnement stipule : « La publicité apposée sur les véhicules terrestres équipés ou utilisés à des fins essentiellement publicitaires est interdite. »

Dès lors, faut-il alors interdire la promotion des jeux d’argent ? « Non, ce ne serait pas la meilleure façon de protéger un addict aux jeux », estime Stéphanie Branger. Mais qu’en est-il de la protection des jeunes qui ne sont pas encore atteints ? Envisager d’interdire ces annonces, au même titre que celles sur le tabac et l’alcool, semblerait légitime.

Servane Barrault préconise de son côté des ateliers préventifs dès la maternelle ou l’école primaire. « Les messages de prévention arrivent trop tard et sont trop discrets. Il faut agir au moment de l’acquisition des compétences psychosociales. Il s’agit de créer une base mentale saine avec des ateliers pour apprendre à dire non.</em  » Mais quelques heures de prévention n’auront qu’un effet limité face aux milliers d’annonces publiées chaque jour.

Elles sont particulièrement présentes lors des manifestations sportives qui suscitent l’engouement de beaucoup de jeunes. Stéphanie Branger constate d’ailleurs une augmentation des consultations après les grands événements sportifs. Cela prouve l’influence de ces campagnes publicitaires.

Sur ce point, l’Autorité de régulation des jeux en ligne (ANJ), indique vouloir prochainement durcir les règles pour les publicités sur les jeux d’argent en ligne. Légalement, ce type d’annonce est interdit sur les programmes susceptibles d’être suivis par des mineurs. Pourtant, il n’est pas rare d’en visionner pendant des émissions de télé-réalités ou des matchs de football, abondamment suivis par des jeunes de moins de 18 ans. Et si la loi s’applique à la télévision, ce n’est pas le cas pour les annonces présentes dans la rue et sur les abribus.

Est-il judicieux de reporter cette responsabilité sur les parents ? C’est en tout cas ce qu’estime l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP). Elle considère que l’exposition des mineurs à ces publicités est du ressort de la responsabilité parentale.

« Réduction », « limitation », « recadrage »… Les pouvoirs publics ne semblent pas particulièrement enclins à s’attaquer de front à ce fléau qui crée, chaque année, de nouvelles pathologies. Une hypocrisie, à l’image de la Française des jeux (FDJ) qui affirme faire des efforts préventifs en multipliant les brochures, logos et autres slogans : « Moins de 18 ans ? Zéro jeu d’argent. » Ces messages discrets, présents sur les vitrines et les comptoirs des bureaux de tabac, sont loin d’être suffisants.

Les slogans préventifs ne font pas le poids face à un afflux quotidien de publicités. Photo : Rachel Herman/EPJT.

Côté institutionnel, une marge de progression est très attendue sur le contrôle des mineurs, notamment pour les points de ventes physiques. Mais ces acteurs privés n’ont aucun intérêt à verrouiller davantage leur système de contrôle. En effet, les enjeux financiers sont colossaux, la FDJ a réalisé 1,8 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2018. Si les annonces pour l’alcool et le tabac sont interdites par la loi Evin de 1991, il n’en est rien concernant le jeu. Les instances de régulation se contentent de préconiser des efforts de prévention.

Stéphanie Branger déplore un cruel manque de prévention, notamment auprès des parents. La député Olga Givernet, à l’origine d’un rapport de conclusion sur l’évaluation de la régulation des jeux d’argent et de hasard de 2017, attend, elle aussi, une prévention plus intense. Mais jusqu’ici, aucune mesure n’a été annoncée.

La privatisation de la FDJ met-elle en péril d’éventuels projets de régulation ? Non, selon Olga Givernet. « L’entreprise sera toujours sous le contrôle de l’autorité de régulation. Il n’y aura pas d’abus, des sanctions pourront être prises », déclare-t-elle. On peut tout de même craindre que la compagnie française soit moins contrôlée pendant la restructuration de l’Autorité de régulation des jeux en ligne (ARJEL), devenue l’Autorité nationale du jeu (ANJ), le 1er janvier 2020.

Tous ces éléments jouent en faveur de notre hypothèse de départ : la digitalisation du jeu d’argent contribue à créer un nombre croissant de joueurs pathologiques chez les 12-25 ans. Ce secteur, qui se joue des failles juridiques sans jamais dépasser les limites de la légalité, relie des acteurs par des intérêts économiques exorbitants. Et semble peu enclin à prendre des mesures pour protéger la santé de ses jeunes clients. En pleine expansion, cette spirale addictive n’est pas prête de s’arrêter.

Pour les joueurs pathologiques, les conséquences de l’addiction se répercutent sur tous les domaines de la vie. Bande dessinée : Werther Brechoteau/Académie Brassart-Delcourt.

La bande dessinée a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre l’Ecole publique de journalisme de Tours et l’Académie Brassart-Delcourt.

Rachel Herman

@RachelHerman211
23 ans.
Etudiante en journalisme à l’EPJT.
Passionnée par les sujets de société et de politique.
Passée par Charente Libre et Sud Ouest.
Se destine à la presse écrite et au web avec une préférence pour les formats longs.

Thibaud Hue

@huethibaud
21 ans.
Etudiant en journalisme à l’EPJT.
Parle rap pour mosaïque.com et vibre à l’heure de la NBA.
A affiné ses armes sur les ondes de RCF et NRJ.
Rêve de radio.