Les héros de la rue

Toute l’année, le Samu social sillonne les rues de Tours quatre fois par semaine pour venir en aide aux plus démunis. Touchés par la pauvreté et l’exclusion sociale, ces derniers attendent avec impatience l’arrivée des bénévoles pour trouver un peu de réconfort.

 

Par Thomas Desrosches (texte et photos)

J’aimerais ne plus vous voir ici. Je veux que vous vous en sortiez. » Ces mots, Jocelyne les adresse à des visages qu’elle connaît bien et qu’elle retrouve toutes les semaines. Comme près de 9 000 bénévoles en France, elle a décidé de donner de son temps et de son énergie au service du Samu social.

Chaque samedi soir, le rituel est le même. Au volant de sa voiture, elle se rend au local de l’association situé dans une ruelle de Tours. Les phares de son véhicule éclairent une porte de garage à enroulement sur laquelle on peut apercevoir le symbole de la Croix-Rouge et l’inscription « Croix-Rouge Française », peinte en lettres bleues. Engagée depuis un an, cette commerciale, âgée de 60 ans, est sur le point de commencer sa maraude hebdomadaire. Fidèle au poste, elle est la première arrivée. Il est 18 h 30.

Jocelyne ouvre la porte de l’ancien garage entièrement réaménagé. Souriante et énergique, elle sort de son coffre les produits alimentaires pour préparer les sandwichs qui seront distribués dans la soirée. « J’ai grandi dans un milieu sain et aisé, affirmet-elle pour parler de son bénévolat. J’ai pris conscience de ma chance et j’aimerais partager ce que j’ai toujours reçu. » Depuis quelques mois, elle est devenue cheffe d’équipe. Elle doit veiller au bon déroulement de la maraude et prendre des décisions en cas de problème.

Sandra, Abdoul et Jean-Pierre préparent les sandwichs dans la cuisine du local.

Un second bénévole arrive dans le hangar. Abdoul, jeune Soudanais de 27 ans, se prépare à sa première veille. Après avoir fui son pays en guerre, il est arrivé à Tours en quête d’un avenir meilleur. Après l’obtention de ses papiers, il enchaîne les petits boulots et commence à vendre des fruits et légumes sur les marchés. Grâce à ses revenus, il parvient à louer un petit appartement et à s’acheter un camion. « Je repense souvent à mon voyage pour venir ici, raconte-t-il. C’était difficile. Mais aujourd’hui, je suis fier de moi. »

Quelques minutes plus tard, l’équipe est complétée par Sandra, femme au foyer, et Jean-Paul, un ancien sans-abri. Familier des difficultés de la rue, il se mobilise pour venir en aide à ceux qui, comme lui autrefois, se retrouvent au ban de la société.

Avant de se mettre au travail, chacun passe dans le vestiaire et enfile la tenue de la Croix-Rouge : une veste beige et orange fluo avec des bandes réfléchissantes. « C’est important que l’on nous repère de loin », indique Sandra.

De quoi manger et se réchauffer

Dans la cuisine du local, la préparation des repas commence. Tout est séparé dans des caisses pour ne rien mélanger. « Il faut respecter les goûts de chacun, précise Jean-Paul. Certains ne mangent pas de porc. Il faut donc proposer plusieurs choses. » Chaque personne rencontrée aura droit à deux sandwichs, une compote, un gâteau, quelques carrés de chocolat et une bouteille d’eau.

Une heure avant le départ, Jocelyne doit récupérer les invendus des boulangeries. La Banque alimentaire de Touraine donne également à la Croix-Rouge une partie de sa collecte de nourriture auprès des magasins. Jocelyne rapporte quatre cartons de l’entreprise La Mie Câline. Des salades, des viennoiseries, quelques tartes et une vingtaine de sandwichs qui viennent s’ajouter au reste. Cent soixante sandwichs sont prêt à être distribués.

Une fois les repas préparés, l’équipe charge le camion. Les packs d’eau et les caisses d’aliments sont rangés à l’intérieur, tandis que Jean-Paul apporte couvertures et vêtements. Donner de quoi s’habiller et se couvrir fait aussi partie de la mission du Samu social. L’horloge tourne, il est 20 h 30 et le départ est imminent. Respecter les horaires du programme est une chose primordiale. « Ceux qui sont dehors nous attendent impatiemment. Si on a un quart d’heure de retard, ils n’hésiteront pas à nous le dire », s’exclame la cheffe d’équipe en s’empressant de monter dans le véhicule.

Pour Jocelyne, prendre le temps de tisser des liens est le plus important.

Sept arrêts sont prévus. Le premier se situe rue Pierre-Semard, à Saint-Pierre-des-Corps. En quelques secondes, les habitués arrivent. Jocelyne sort le cahier des consignes. Elle l’utilise pour noter le nom, l’âge, le sexe de la personne et si cette dernière possède un logement. « Cela nous donne une idée des effectifs », précise-t-elle. Ce cahier permet également à l’équipe de prendre des commandes auprès des personnes. Une nouvelle couverture, un pantalon ou encore un pull supplémentaire.

Durant les vingt minutes d’arrêt, sept hommes viennent chercher de quoi s’alimenter. Parmi eux, Jean-Pierre, 50 ans, vit dans un logement insalubre de 12 mètres carrés. « Les propriétaires profitent de notre situation. Ils savent que nous n’avons pas les moyens d’aller voir ailleurs », s’insurge-t-il.

Le Samu social vient en aide à deux catégories de personnes : ceux qui vivent dans la rue et ceux qui ont un toit mais pas assez d’argent pour s’acheter de quoi manger. Ces derniers vivent sous le seuil de pauvreté (1 015 euros pour une personne seule).

Un couple de promeneurs s’approche de Jocelyne et lui donne un billet de 20 euros. « Merci pour ce que vous faites », sourit la femme. Un geste rare mais toujours encourageant pour Jocelyne, qui dépose l’argent dans la tirelire du véhicule.

La distribution est terminée, il est temps de repartir. Les hommes se succèdent mais il n’y a presque aucune femme. Elles n’osent pas sortir le soir. Beaucoup subissent des violences et des viols.

Une jeunesse écorchée

Rue des Minimes, en plein centre de Tours, plusieurs personnes s’approchent du camion. Dix-huit hommes et deux femmes. « C’est une petite nuit », déclare Jocelyne. Agés de 17 à 60 ans, ils viennent dans l’espoir de trouver un peu de réconfort. Beaucoup ont besoin de parler, d’être écoutés. Au-delà des besoins primaires, le Samu social apporte un soutien moral.

Lucas, 20 ans, est à la rue. Mis à la porte par son père après une violente dispute, il se retrouve livré à lui-même et loin de sa mère, qui vit désormais en Colombie. Sans logement, il doit trouver un nouveau refuge tous les soirs. « Parfois je peux dormir chez des amis mais, cette nuit, je pense rester dehors », annonce-t-il. Malgré sa situation compliquée, il garde le sourire et reste optimiste : « J’espère m’en sortir un jour. Et je sais que j’y arriverai. »

En cas de problème, le Samu social ne peut pas intervenir sur un corps. Ils doivent attendre l’arrivée des pompiers.

L’hiver, les hébergements d’urgence sont submergés par les demandes et affichent complets en quelques minutes seulement.

Après plus d’une heure d’arrêt, il faut une nouvelle fois quitter la place. D’autres attendent. Les arrêts se ressemblent mais les destins ne sont jamais les mêmes. A Chambray-les-Tours, l’équipe rencontre David, 25 ans. Il vit avec ses quatre frères dans un petit appartement. « C’est difficile de s’en sortir , confie-t-il. On fait beaucoup de bêtises, on se drogue. C’est un cercle vicieux. Mais on a besoin de se défoncer pour se sentir mieux. »

Au dernier point de rendez-vous, l’équipe commence à jeter les cartons vides pour faire de la place dans le camion. Elle raccompagne une bénévole chez elle. De retour au local à minuit trente, il est temps de tout préparer pour les maraudeurs du lendemain. Vider le camion, passer la serpillière dans la cuisine, laver les caisses.

Avant de partir, Jocelyne note tous les événements de la soirée sur le compte-rendu. La nuit a été calme. « Il arrive que certaines maraudes se finissent dans la violence, raconte-t-elle. Plus il est tard et plus les personnes sont alcoolisées. C’est compliqué à gérer. »

Au total, une soixantaine de personnes ont été servis. Fidèle à ses engagements, Jocelyne sera de nouveau au rendez-vous le samedi suivant. Et tous les samedis de l’année. Et aussi le 24 décembre, une soirée qu’elle ne raterait pour rien au monde. Ce soir-là, chaque année, elle participe au Noël solidaire, un repas organisé pour une cinquantaine de personnes. Elle sourit quand elle raconte comment, le temps d’un soir, la magie réapparaît pour ceux qui n’ont pas la chance de passer les fêtes en famille.

En 2017, près de 300 000 personnes ont été rencontrées dans la rue.

Thomas Desroches

@ThomDsrs
23 ans.
Après une licence d’anglais,
j’ai intégré l’Anne Spéciale Journalisme,
mention presse magazine.
Passé par La Nouvelle République et Grazia.
Passionné par la culture et les sujets sociétaux,
je me destine à la presse magazine