Pour répondre à la surpopulation carcérale, les peines alternatives sont plus que jamais prononcées par la justice française. Parmi elles, le recours aux bracelets électroniques. A Angers, c’est le Service pénitentiaire d’insertion et de probation qui gère des 110 condamnées qui en sont équipés.

Par Lucas BARIOULET et Pierre LEPINE

« Je suis là dans mon bureau, sans uniforme, sans barreaux. Pour rien au monde je ne ­retournerais là bas. Je suis trop bien ici. » Ce n’est pas un détenu qui parle, mais un surveillant pénitentiaire. Depuis onze ans, ­Michaël Couet s’occupe des placements sous surveillance électronique au sein du Service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip). Lorsqu’il évoque « là bas », il parle de la maison d’arrêt d’Angers, son ancien lieu de travail. Dans cette prison, le taux de surpopulation avoisine les 150 %. Ce n’est pas un cas unique : au 1er avril 2014, près de 70 000 détenus s’entassaient dans les prisons françaises, censées pouvoir en accueillir seulement 58 000. Lui est heureux d’avoir quitté la maison d’arrêt et ses conditions de travail pénibles. Ils sont d’ailleurs nombreux à vouloir intégrer son service, mais les places sont chères.

Sur son bureau, situé dans l’aile nord des locaux immaculés du SPIP, entre un ours en peluche et un cochon tirelire jaune traîne un bracelet électronique. L’objet est à peine plus lourd qu’une montre. Une unité fixe est installée chez le condamné. Si celui-ci sort du périmètre en dehors des heures autorisées, le bracelet envoie un signal au Spip. Une fois posé sur la cheville du condamné, il permet donc aux surveillants pénitentiaires de s’assurer que la peine est respectée. « A sa mise en place dans les ­années deux mille, c’était laborieux. On avait des fausses alarmes qui se mettaient en route et des dysfonctionnements. ­Aujourd’hui, ça va mieux, même si quelques problèmes techniques persistent », explique Michaël.

Michaël Couet surveillant pénitentiaire, gère les dossiers de condamnés dans son bureau du SPIP d'Angers.

Michaël Couet, surveillant pénitentiaire, gère les dossiers de condamnés au SPIP d’Angers. Il a passé la matinée à poser des bracelets à domicile chez les personnes suivies. Photo : Lucas Barioulet

Au 1er mars 2015, les condamnés étaient un peu plus de 10 000 à bénéficier de cet aménagement de peine, soit environ  3 000 de plus qu’il y a quatre ans. Et ce n’est pas un hasard si les bracelets électroniques sont en train de devenir l’alternative majeure à l’emprisonnement. Ils présentent en effet un triple avantage : en plus de réduire la surpopulation carcérale, ils coûteraient à la collectivité sept fois moins cher qu’une incarcération classique. Le coût moyen journalier, à en croire une étude du site net-iris.fr, serait en effet de 12 euros pour un condamné sous bracelet électronique et de 84 euros pour un détenu en prison.

Trop peu de conseillers pour le nombre de prisonniers

C’est une véritable sanction qui limite la liberté ­d’aller et venir du condamné. Mais qui a un avantage : il permet un réel programme de réinsertion sociale. « Les personnes suivies peuvent à tout moment ­demander une modification horaire pour, par exemple, se rendre à un entretien d’embauche ou aller voir le match de basket d’un de leurs enfants. Jamais cela ne serait possible en prison », commente Yannick Royer. Directeur des 36 membres du Spip d’Angers depuis quatre ans, il est un peu comme un proviseur pour les condamnés : mieux vaut ne pas être convoqué dans son bureau. D’ailleurs, ils ne sont aujourd’hui que deux à attendre leur rendez vous sur les chaises vert fluo de la salle d’attente. « Ici, nous recevons chaque personne en moyenne une fois toutes les huit semaines. Mais nous tenons à rencontrer les cas les plus complexes plus souvent que ceux qui ne présentent aucun problème particulier », précise Yannick Royer.

« Ils m’ont donné une chance »

Alex*, condamné pour violences et vols, a passé plus d’un an avec un bracelet électronique. Même s’il reconnaît aujourd’hui que cette mesure à été une chance, il déplore les alarmes intempestives et le coté désocialisant de cette peine alternative. Actuellement en recherche d’emploi, il a accepté de revenir sur son expérience.

(*) Le prénom a été changé

A Angers, comme dans les 102 autres Spip de France, les conseillers pénitentiaires d’insertion et probation croulent sous les dossiers. Entre les détenus condamnés aux travaux d’intérêt général, ceux placés sous surveillance électronique et ceux bénéficiant d’une semi-liberté, les conseillers du Spip ­d’Angers suivent environ 110 personnes chacun. La norme européenne indique qu’un conseiller ne devrait pas en gérer plus de 60. Mais les renforts promis par Jean-Marc Ayrault en 2013, lorsqu’il était Premier ministre, commencent seulement à arriver et en très petit nombre : « On s’apprête tout juste à accueillir quatre nouveaux conseillers », indique Aude, la secrétaire du Spip.

Une peine plus pénible qu’on ne le croit

Malgré tout, l’ensemble des spécialistes ne s’accordent pas sur la pertinence de la surveillance électronique. « Le bracelet n’est pas la meilleure des peines alternatives, conteste Elsa Dujourdy, membre de l’Observatoire international des prisons (OIP). Il n’y a pas assez de suivi concernant la récidive. Il arrive aussi que les conseillers du Spip ne soient pas suffisamment présents. Ou alors ils délaissent le côté social pour n’endosser que le rôle de contrôleur. »

Bracelet électronique

Ils sont 11 447 à être sous surveillance électronique. L’un des plus célèbres : Jérôme Kerviel. A l’occasion de sa sotie de prison, l’AFP a détaillé le fonctionnement de ces joujous électroniques.

Après dix-huit ans d’existence, le système ne faire toujours pas l’unanimité. Même parmi les condamnés. « Cela implique pour eux d’être leur propre maton. Psychologiquement, c’est très difficile à supporter, explique Philippe Picard, juge d’application des peines à ­Angers. C’est une peine pour le condamné, mais également pour son entourage, qui doit s’adapter. Nous avons remarqué qu’au delà de neuf mois, cela n’était plus supportable. »

Un constat d’autant plus alarmant que la surveillance électronique tend à devenir dans de nombreux procès une mesure prise par défaut. « Aujourd’hui, on privilégie la mise sous surveillance électronique, car les places sont trop limitées en semi-liberté », reconnaît Elsa Dujourdy. Pour certains condamnés, cette peine n’est pas forcément la plus adaptée. « Quelques uns m’ont avoué que si c’était à refaire, ils préféreraient la cellule», finit par confier Michaël Couet.

Pour aller plus loin

Le coach sportif recrute aussi en prison

Malik Mesbah, boxeur passionné, passe ses soirées à transmettre son savoir dans sa salle de Joué-lès-Tours. En 2013, lorsqu’il a créé son club, il est allé chercher de nouvelles recrues dans un endroit inattendu.

Malik Mesbah au milieu de ses élèves à la salle de boxe de Joué-les-Tours. Photo : Pierre Lepine

Après une carrière amateur au « palmarès mitigé », Malik ­Mesbah a raccroché les gants pour faire boxer les autres. Il a d’abord exercé dans un club de la région Centre, avant de créer, en 2013, avec Alison Adams, sa propre structure. A l’époque, la Fédération française de boxe l’encourage à s’ouvrir à des publics particuliers. Malik choisit alors de passer la qualification d’intervenant en milieu carcéral. Pour obtenir des subventions, mais aussi pour des raisons plus sociales et sportives. Il espère tisser des liens avec des prisonniers pour ensuite les faire évoluer dans son club. « On leur tend la main et en même temps on cherche des champions. »

La boxe comme catalyseur

Pour Malik Mesbah, le sport permet de transmettre des valeurs telles que le respect. ­Hamid, l’autre entraîneur du club, affirme qu’à l’Urban (le club de Malik Mesbah), « on n’est pas à fond dans la compétition. Même si on décroche de bons ­résultats, on cherche à développer l’échange, à éduquer les jeunes ». ­Karim, un des licenciés, assure que « Malik, c’est un mélange entre un ­entraîneur classique et Pascal le Grand Frère ». C’est lui en effet qui lui « faisait la leçon » quand il séchait l’école à 14 ans et préférait prendre des sens interdits sur son scooter.

Intervenir en prison, ce serait une continuité pour l’ancien boxeur : un enjeu pour « ­essayer d’éviter la récidive ». Malheureusement, son projet n’a jamais pu voir le jour. L’entraîneur avait fait sa demande pour intervenir dans la maison d’arrêt de Tours, les subventions du ministère et de la fédération étaient prêtes. Mais,  au dernier moment, des incidents dans la prison ont abouti à un refus de la préfecture.

« Bien sûr que je regrette », confie ­Malik qui avait « été bluffé par ­l’ambiance » lors de sa formation à la centrale de Poissy. « J’ai oublié que c’était des taulards, certains avaient un gros niveau. » Le boxeur dit même avoir été touché par le discours de quelques uns, qui regrettaient de ne jamais pouvoir sortir pour faire de la compétition. Il ­arrive cependant à prendre du recul : « Il faut relativiser. A la base, ils sont là parce qu’ils ont fait des conneries. Quand l’intervenant arrive, ils se rendent compte de ce qu’ils perdent et essaient de se faire passer pour des victimes. »

Un parcours difficile

Cette volonté d’aider les autres par la boxe, l’entraîneur de Joué-les-Tours la tire sans doute de sa propre histoire. Après une enfance difficile en Bourgogne, Malik arrive à Tours pour suivre une formation en BTS. Il est alors « impulsif, nerveux, pète des câbles pour rien ». Un ami lui conseille de se mettre à la boxe. « En un an tout était parti », raconte-t-il dans un sourire.

Aujourd’hui, c’est un entraîneur « pointilleux » si on en croit Alison Adams, « gueulard » si l’on se fie à ­Karim. Tous les licenciés s’accordent cependant sur le fait qu’il s’investit énormément dans le club. « C’est un peu une assistante ­sociale. Il nous connaît tous et il aide les adhérents », rappelle Alison. Cela peut prendre plusieurs formes : de l’aide pour acheter le matériel au recadrage sur les études pour les jeunes. Et parfois, cela va ­encore plus loin, comme lorsqu’il se sert de son réseau pour trouver du travail à certains de ses licenciés.

Une passion envahissante

Difficile de trouver des lacunes à cet entraîneur, loué par ses élèves autant pour sa capacité « à pousser au dépassement de soi » que pour son dévouement au club. Celui-ci ne serait d’aileurs pas ce qu’il est sans Malik. Pour mettre un bémol à ce concert de louange, il faut aller voir du côté de l’Union sportive de Joué-les-Tours, le club avec lequel l’Urban est forcé de fusionner par décision municipale. Martine Monteiro, la présidente, affirme que « Malik n’est pas un entraîneur, il n’a qu’une licence de boxeur ». Quoi qu’il en soit, « Daddy Malik » comme l’appellent les filles, a réussi à monter un club, devenir intervenant agréé en milieu carcéral et à faire partie de l’organisme chargé d’accompagner les boxeurs en championnat amateur national et européen.

Cette passion est parfois contraignante, un boxeur pouvant être appelé en compétition le samedi soir pour le dimanche soir. Malik, malgré tout, parvient à « consacrer autant de temps à la boxe qu’à [sa] copine ». Il est même prêt à en faire encore plus. Accueillir des condamnés sous surveillance électronique ne le gênerait pas. Puis il se ravise : c’est vrai qu’avec son travail, il ne peut « pas faire de cours l’après-midi ».