Organiste et musicologue avant d’être réalisatrice, Coline Serreau a toujours barboté dans la musique. Elle a créé en 2003 la chorale du Delta, véritable synthèse de tous ses combats. Partage des richesses, philosophie du Tao, culture pour tous : son chœur, c’est tout cela.

 

Par Alice Kachaner
photos : Nathanael Charbonnier/News Pictures

Elle est de tous les combats. Féministe, le premier film qui a fait parler d’elle – Mais qu’est-ce qu’elles veulent ? – donnait la parole aux femmes. Elle n’a eu de cesse ensuite de questionner notre société : Pourquoi pas, sur le couple, Romuald et Juliette sur les rapport de classe, La Crise, La Belle Verte… Ce qu’on connaît moins d’elle, c’est qu’elle a aussi mis en scène des opéras, dont un magistral Barbier de Séville à Bastille. Et si aujourd’hui son film emblématique, Trois hommes et un couffin se donne dans un théâtre parisien, c’est dans sa passion pour la musique qu’elle s’investit

On vous connaît pour vos films, vos mises en scène à l’opéra ou au théâtre, moins pour votre passion pour la musique vocale. Comment est né le projet de fonder un chœur amateur ?

Coline Serreau. Je suis musicienne de formation. Ce n’est pas la première fois que je dirige une chorale. J’en avais déjà fondé une quand j’étais toute jeune avec mon professeur d’orgue, Micheline Lagache. En 2003, j’ai donné un stage au Théâtre du Rond-Point pour des acteurs. Mais avant de les faire jouer, je les faisais chanter. Ils étaient tellement contents qu’on a continué. On se retrouvait rue du Delta à Paris pour répéter. C’est comme ça qu’est née la chorale du Delta. C’est un endroit très ouvert, il n’y a pas de conditions de recrutement. Les effectifs se renouvellent fréquemment. En revanche, seuls ceux qui connaissent bien les œuvres participent aux concerts. Le but, c’est vraiment de monter un chœur de très haut niveau pour proposer au public un spectacle de qualité.

Comment y parvenez vous ?

C. S. On chante chaque semaine pendant trois heures sans pause et quand on a des concerts, il y a des répétitions supplémentaires. L’été, nous avons notre grande tournée dans la Drôme pendant quatre à cinq semaines. C’est là que le travail de fond se fait. Avec deux concerts chaque soir, on peut chanter jusqu’à sept heures par jour ! Je les pousse pour que, petit à petit, le niveau monte. Je ne vais pas nous lancer des fleurs, mais on peut dire qu’on est très bon depuis six ans. On joue des œuvres de plus en plus difficiles, comme La Guerre de Janequin, des extraits de La Messe en si de Bach. En ce moment, on s’attaque aux grands motets de Mondonville.

Vous avez la réputation d’être intransigeante sur les plateaux de cinéma. Avez-vous la même exigence avec ces choristes amateurs qu’à l’égard de comédiens professionnels comme Vincent Lindon, Patrick Timsit ou Zabou Breitman ?

C. S. Je travaille avec eux de la même manière qu’avec des professionnels. Quand il n’y a pas de rigueur, ils s’embêtent. Ils ne sont ni harcelés, ni boostés, ni critiqués. Ça ne tiendrait pas à coups de cravache. Ça ne tient que par le plaisir. Celui de chanter, mais aussi celui de voir les églises bourrées, les gens debout qui applaudissent. J’ai la même intransigeance avec les comédiens. Dans le travail artistique, il y a toujours un côté artisanal. Vous ne pouvez pas fabriquer une chaise qui soit bancale. L’artisanat, c’est la base de l’art. Après, ce qui fait la différence, c’est la beauté de l’interprétation, le talent. Ça, on l’a ou on ne l’a pas. Mais on ne peut pas prétendre avoir du talent, si on n’a pas d’abord un très bon niveau technique.

Le Barbier de Séville, à l’opéra Bastille en avril 2008. Rosine se plaint d’être enfermée mais affirme qu’elle s’en sortira. Photo LC

Dans son Barbier de Séville, Coline Serreau place l’action dans une ville qui a été occupée pendant quatre cents ans par les musulmans qui y ont laissé une forte empreinte. « Pour que cette histoire nous parle aujourd’hui, expliquait-elle dans ses notes de mise en scène, j’ai voulu qu’elle se passe dans un monde où l’enfermement de la moitié de l’humanité est encore la règle. » On reconnaît bien une des préoccupation de la metteuse en scène. Et aussi une des qualités de son travail : cette volonté d’avoir une vision claire de ce que veut dire une œuvre, musicale ou pas. Elle sait ce qu’elle veut, ce qui lui permet de tansmettre aux chanteurs un grand sens du rythme et de l’histoire racontée.

C’est quoi être un bon chef ?

C. S. Un bon chef, c’est quelqu’un qui a de l’autorité, qui peut être exigeant mais qui n’a aucune volonté de pouvoir ou de puissance. A la minute où la répétition s’arrête, les choristes peuvent me taper dans le dos. Je ne suis plus rien et c’est pareil sur un plateau de cinéma. Ce qui m’intéresse, c’est de réunir des gens et de leur insuffler l’envie de se dépasser. Il faut avoir une vision extrêmement claire, précise et profonde de ce qu’on veut dire avec un texte ou une œuvre musicale. Cette conception, il faut ensuite être capable de la transmettre, car ce n’est pas moi qui joue ou qui chante, ce sont eux. Depuis que je suis petite, j’ai toujours été une meneuse. Mais plus le temps passe, et plus je m’aperçois que pour bien mener les gens, il ne faut pratiquement rien faire ! (Elle éclate de rire.) Cette idée se rapproche de la philosophie du Tao. Plus on laisse les choses s’exercer en toute liberté, plus elles se font, et bien.

N’est-ce pas contradictoire avec la rigueur que vous décrivez ? Vincent Lindon raconte que pour le tournage de La Crise, il lui fallait connaître son texte par cœur et à la virgule près. Cela laisse peu de marges de liberté…

C. S. Non, au contraire, rigueur et liberté ne sont pas incompatibles. La parole d’un acteur, c’est comme de la musique : il y a le rythme, la mélodie, les accents, les intonations. Le don de Vincent, c’est sa présence. Mais sur le plan de la parole, il lui arrive parfois d’être faux. Un comédien peut ressentir mon exigence comme un manque de liberté, mais si ce que j’entends n’est pas juste, je ne peux pas laisser passer. Je travaille en ce moment en Allemagne et au Canada pour deux mises en scène. Je peux vous dire que ça n’a rien à voir. Ils ont une diction impeccable, ils connaissent leur texte par cœur, ils ont le rythme. Les acteurs français ne sont pas assez entraînés. Ils n’ont pas ce sens de l’artisanat car ils jouent trop peu. Ils sont surtout entraînés à exprimer leur nombril. En France, je ne fais pas de la direction d’acteur, mais de la formation professionnelle ! La seule qui a un vrai entraînement, c’est Muriel Robin. Cette actrice est un Stradivarius. Elle travaille comme une bête et est dans l’artisanat pur.

La chorale du Delta est entièrement gratuite et repose sur une économie du don, de l’entraide. Pas de billet d’entrée, juste un chapeau qui passe à la fin du concert. Les habitants des villages qui vous accueillent apportent également de quoi nourrir les choristes. Est-ce qu’on peut parler de troc culturel ?

C. S. La chorale du Delta est une sorte de laboratoire. Le modèle ne peut pas être généralisé car je travaille avec des amateurs, c’est-à-dire des gens qui ne vivent pas de leur pratique artistique. Je voulais expérimenter une forme de spectacle vivant où le public juge lui-même ce qu’il doit payer. Nous ne sommes pas subventionnés et n’avons pas l’impératif de faire du pognon. Le public vient s’il veut et paye ce qu’il veut. Certains mettent des billets de 50 euros dans le chapeau, d’autres des pièces de 2, mais c’est leur problème, pas le mien. Pour moi, c’est la plus belle forme de reconnaissance artistique. Ceux qui n’ont pas beaucoup d’argent sont financés par ceux qui en ont un peu plus. Si vous faites payer les places 10 ou 15 euros, vous éliminez forcément quelqu’un. Grâce à ce fonctionnement, nos concerts accueillent tout le monde : des familles, des bourgeois, des campeurs, des touristes, pleins de gosses aussi. Ça permet de former des oreilles à la musique ! Du côté du chœur, tout est gratuit aussi. Les choristes viennent répéter gratuitement et quand ils partent en tournée, tout est gratuit. Je rappelle que le moindre stage de chant coûte au moins 800 euros la semaine. Ici, ils sont logés, nourris. L’argent du public sert à financer la bouffe sur place, les salles où on répète. C’est une économie qui génère juste assez de profits pour que ça existe.

« Notre système est complètement perverti. On ne subventionne plus le théâtre, mais une
mafia de gens qui s’entendent entre eux »

Les tournées ont lieu en Touraine et dans la Drôme où vous possédez des maisons. Cette économie repose donc également sur l’argent que vous avez pu gagner avec vos films à succès…

C. S. Oui, bien sûr. Quand on est riche, il faut partager. Il se trouve que je suis devenue riche tout à fait par hasard. Mais j’étais très très pauvre au début. Si ma maison est vide, ça m’emmerde. Alors j’en ai fait un lieu culturel.

S’adresser au plus grand nombre. C’est votre conception de la culture populaire ?

C. S. Je n’aime pas trop le mot « populaire », il fait penser à « populace ». C’est comme si on méprisait le peuple. La culture, pour moi, c’est l’excellence pour tous, c’est tout. Mais si vous voulez parler à tout le monde, il faut beaucoup travailler. Au Havre, il y a un espace culturel qui s’appelle Le Volcan. Vous demandez à la boulangère, à l’épicière, au chauffeur de bus… ils n’y vont pas. Il n’y a pas d’offre culturelle pour eux. Après, il ne reste plus que TF1, c’est une honte.

A qui la faute ?

C. S. Notre système est complètement perverti. Maintenant, on ne subventionne plus l’agriculture, mais la pétrochimie. On ne subventionne plus la santé de gens, mais l’industrie du médicament. Idem du côté de la culture. On ne subventionne plus le théâtre, mais une mafia de gens qui s’entendent entre eux, qui travaillent pour eux, dans un circuit complètement fermé. La culture subventionnée n’offre aucun lien avec le public. On vit dans une société extrêmement clivée, elle l’était moins il y a vingt ans. Avec mes films et mes pièces, j’ai réussi à regrouper tout le monde. Mais c’est un travail qui est compliqué : il faut rester subversif sans heurter personne. Cela demande beaucoup de réflexion. Certains viennent me dire que je fais des films commerciaux. Je me fiche de leurs critiques. On verra dans dix ans où ils en seront.

Démocratiser c’est vulgariser ? Pour parler à tout le monde, faut-il faire des compromis sur le plan esthétique ?

C. S. Non jamais, au contraire. Vous avez vu le nombre de visiteurs au musée du Louvre ? Vinci, il a pactisé avec qui quand il a peint La Joconde ? (Rires.) Pour Trois hommes et un couffin, on m’a presque interdit de mettre du Schubert. On m’a dit : « Si vous n’enlevez pas Schubert, on vous enlève vingt salles pour la diffusion du film. » J’ai résisté : « Non, on enlèvera 20 salles, mais on gardera Schubert. » Je risquais qu’on se ramasse, mais ça m’était égal. Regardez le succès du film, le peuple adore Schubert apparemment ! (Le film a attiré plus de 10 millions de spectateurs à sa sortie en France en 1985, NDLR.)

Etes-vous fâchée avec le cinéma français ?

C. S. Je ne sais pas si je suis fâchée, peut-être que ça reviendra… Beaucoup de gens me disent : « On vous attend. » (Elle s’arrête, songeuse.) Mais honnêtement, ils me font un peu chier dans le cinéma ! Le cinéma, c’est trop organisé. Il faut absolument faire des entrées en masse dès la première semaine, sinon vous disparaissez. Les critiques sont des ordures qui vous dégomment tout de suite.

Vous savez, un film, c’est trois ans d’une vie. J’ai tellement de choses à faire pendant trois ans. Je peins, j’écris, je dessine, je fais des photos, des expos. En ce moment, je mets en scène une adaptation de Trois hommes et un couffin au Canada, et je remonte ma pièce Lapin Lapin au Schiller-Theater à Berlin. Je travaille aussi sur des projets de séries. Cette forme m’intéresse énormément sur le plan narratif. Je voudrais raconter des vies, des sagas. C’est ça que la jeunesse a envie de voir. Les salles de cinéma, aujourd’hui, c’est un peu choux-fleurs et sonotones ! Les jeunes regardent des séries et c’est à eux qu’il faut parler.

Trois hommes et un couffin, au Théâtre du Gymnase, 38, boulevard Bonne-Nouvelle 75010 Paris.
Du 11 au 18 septembre, à 20h. Tél: 01 42 46 79 79

Interview réalisée en décembre 2017

Remerciements à Nathanaël Charbonnier/News Pictures pour le prêt des photos de Coline Serreau.

Alice Kachaner

@AKachaner
30 ans
Année spéciale à l’EPJT
J’aime la radio, la presse écrite et la photo.
Passée par Radio France, Nice Matin et le service éco du Figaro.
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