Information
génétiquement modifiée

 Poisons pour les uns, remède pour les autres, les OGM font l’objet de nombreuses études scientifiques et autant de débats médiatiques. L’affaire Séralini a montré, dès 2012, qu’entre les arguments des chercheurs, des firmes et des médias, il est impossible de bénéficier d’une information fiable.

Guilhem DEDOYARD, Simon PHILIPPE et Laurène ROCHETEAU

Oui, les OGM sont des poisons ! » En 2012, L’Obs titre sa une sur la toxicité des organismes génétiquement modifiés (OGM). Le journal s’appuie sur l’étude de Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie à l’université de Caen. Pour la première fois, un scientifique français établit un lien clair entre OGM, herbicide et apparition de tumeurs.

Mais immédiatement après la publication de cette étude, la communauté scientifique questionne sa validité. Erreurs de protocole et pressions financières participent à remettre en cause la légitimité de ces recherches.

Devant le tollé provoqué, le gouvernement français et l’Union européenne décident de financer eux-mêmes des programmes de recherche. En décembre 2018, Le Monde publie les résultats de l’étude GMO90+, menée par le Pr Bernard Salles de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). Ses travaux prouvent l’innocuité du maïs transgénique sur une période de six mois.

Le Monde décrit cette nouvelle étude comme « l’épilogue de l’affaire Séralini ». Un raccourci qui contredit les explications du pilote du projet. « L’expérimentation que nous avons menée ne posait pas la question de la cancérogenèse à deux ans, contrairement à l’étude du Pr Séralini », déclare Bernard Salles. Une nouvelle étude européenne, G-TwYST, dont les résultats ont été publiés le 13 février 2019, démontre également l’innocuité du maïs transgénique, cette fois sur une période de deux ans.

Mais la neutralité de son pilote, le Pr Pablo Steinberg, de l’université de Hanovre en Allemagne, reste encore à prouver. Au-delà du débat scientifique, la communication autour de ce sujet mérite aussi d’être remise en question. Les détails scientifiques sont techniques et les médias tendent à aller au plus simple, ce qui peut nuire au message transmis. L’inexactitude journalistique n’est pas le seul élément à nuire à la réputation des OGM. De toutes parts, un jeu d’influence brouille les explications scientifiques. Du côté pour comme du côté contre, l’intervention des lobbies empêche le développement de plantes transgéniques utiles.

Reparti pour un Round

La firme américaine Monsanto possède une majorité de brevets d’OGM et d’herbicides. Photo : Guilhem Dedoyard/EPJT

Comme toujours l’information est le nerf de la guerre. Dans ce débat deux grands camps s’opposent. Dans l’un, l’innocuité des OGM est prouvée et donc cette technologie est sans risques. Pour l’autre camp, le génie génétique est un désastre éthique et sanitaire. L’affaire Séralini cristallise les débats entre ces deux camps.

La notoriété de Gilles-Eric Séralini est due à son étude controversée de 2012. Mais il ne faut pas oublier que ce chercheur est un expert de la question des OGM. « Tout ne s’est pas arrêté en 2012 », nous a-t-il confié lors d’une interview. En effet, il a travaillé avant et après 2012 sur la question des OGM mais aussi sur celle des herbicides. Séparer OGM et herbicide serait un abus. « Parmi les OGM que nous importons, 80 % sont modifiés pour pouvoir contenir du RoundUp », a expliqué le Pr Séralini. Un fait simple. Ainsi parler des OGM destinés à l’agriculture c’est en partie parler du RoundUp de Bayer-Monsanto et de son très médiatique composant, le glyphosate.

Après la diffusion du « Envoyé Spécial : spécial glyphosate », de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer l’émission qui avait donné la parole à un scientifique controversé, le Pr Séralini. Cependant, même s’il est dans une position bancale vis-à-vis de son étude de 2012, le reste de son travail, notamment sur le RoundUp, reste de très bonne qualité. Le Pr Salles, chargé de l’étude française GMO90+, s’est servi de ses travaux pour une étude portant sur les OGM et admet que « mis à part l’étude de 2012, ses autres travaux sont corrects ».

Des conclusions hâtives

C’est ici que le problème commence à se poser : une information incomplète ou tronquée change notre vision des choses. Léo Grasset, vulgarisateur scientifique et youtubeur de la chaine Dirty Biology, est par exemple tombé dans ce piège après l’émission. Il a tweeté : « Un ramassis de pseudo-science, de manipulation et écrit avec un mec dont la crédibilité scientifique est indétectable. »

Un message assassin qui fait suite à l’une de ses vidéos sur le sujet. Mais ici, l’erreur qu’il fait est l’une de celles qu’il dénonce : aller trop vite aux conclusions. La crédibilité scientifique du Pr Séralini peut être mise en doute sur son étude de 2012. En revanche le rôle de Monsanto dans l’emballement médiatique qui a suivi est, lui, avéré depuis la révélation des Monsanto Papers. « Envoyé spécial » a donc contacté légitimement le Pr Séralini.

Le RoundUp de Monsanto est toujours commercialisé.

Pour comprendre à quel point la rigueur scientifique est effacée lors de la transmission de l’information et pourquoi cette perte est grave, l’épisode d’« Envoyé spécial » sur le glyphosate reste un bon exemple. Lors de notre entretien avec le Pr Séralini, ce dernier nous a expliqué en quoi l’équipe de journalistes s’était trompée. « Parler du glyphosate et non du RoundUp est déjà un leurre médiatique en soi. Nous avons eu des désaccords avec “Envoyé spécial” car ils voulaient tout axer sur le glyphosate, ce qui me semble incomplet. »

Le glyphosate n’est qu’une petite partie du problème. Le Centre international de la recherche sur le cancer (Circ) a classé le glyphosate comme cancérogène probable pour l’homme en 2015. Une conclusion que ne partage pas l’Agence sanitaire américaine (FDA).

L’équipe du Pr Séralini a, en revanche, démontré en 2017 la présence d’arsenic et de dérivés de pétrole dans le RoundUp. Ces produits sont, contrairement au glyphosate, des cancérogènes avérés. L’arsenic expliquerait aussi les symptômes de Dewayne Johnson, le jardinier américain qui a réussi à faire condamner Monsanto devant les tribunaux de San Francisco pour non information sur la dangerosité du RoundUp.

Pour Bernard Salles, le problème ne vient pas des OGM mais du fait « qu’ils apportent des pesticides ». En effet, certains OGM sont créés pour résister à un herbicide associé. C’est le cas des OGM dit RoundUp Ready. La firme Monsanto, qui détient une grande part des brevets OGM et herbicides, a des pratiques controversées, qui nuisent à l’image des OGM.

Lobbies à tout prix

Du côté pour comme du côté contre, les études sur les OGM subissent des pressions, principalement financières. Photo : Simon Philippe/EPJT

Monsanto mène une politique commerciale très agressive concernant le RoundUp. La mobilisation de la firme dans la défense de ses produits passe avant tout par un très fort lobbying. Un lobby est défini comme un groupement défendant des intérêts en exerçant des pressions sur les milieux influents.

Pour Guy Kastler, référent OGM à la Confédération paysanne, il faut faire une différence entre « l’action menée publiquement et l’action d’influence cachée ». Le Pr Séralini est l’une des principales cibles de ces stratégies depuis la publication de son étude de 2012. « Nous comptons parmi nos adversaires certains scientifiques travaillant pour Monsanto de façon déguisée ou non », a-t-il, à raison, dénoncé en 2012 devant des parlementaires.

En 2017, dans le cadre des Monsanto Papers, Le Monde a révélé que le rédacteur en chef de la revue Food and Chemical Toxicology, Wallace Hayes, avait été engagé comme consultant par la firme américaine Monsanto un mois avant la publication de l’étude Séralini. Monsanto lui a demandé en septembre 2012 la rétractation de l’étude. Hayes a alors signalé ne pouvoir le faire sans soutiens scientifiques officiels. L’entreprise les lui a alors fournis et l’étude a été rétractée en 2013.

Information ou communication ?

A ce problème, il faut ajouter les « procédés de communication » révélés par Le Monde dans les Monsanto Papers en juin 2017. La firme a en effet largement financé et encouragé une campagne de discrédit à l’encontre du Circ et de ses conclusions de 2015. Le Monde s’appuie aussi sur le New York Times qui a mis en évidence le travail de ghostwriting de Monsanto.

Cette pratique, qui consiste à utiliser des experts pour faire publier en leur nom des articles rédigés par des entreprises, est souvent utilisée dans le domaine pharmaceutique. Ainsi, le scientifique Henry Miller, rédacteur pour Forbes, a signé en son nom propre un article scientifique après avoir demandé un « brouillon de qualité » aux équipes de Monsanto qui souhaitaient un article de sa part. Selon les calculs du journaliste de France 2 Tristan Waleckx pour « Envoyé Spécial », cela représente 85 % du texte. Une pratique légale, mais éthiquement très discutable.

Une étude de l’INRA révèle que 40 % des études sur les OGM sont biaisées par des conflits d’intérêts financiers.

Ces faits ont provoqué, dans l’opinion publique, une importante méfiance qui a finalement gagné les autorités politiques. Le 29 septembre 2017, les députés européens ont retiré aux lobbyistes du géant américain de l’agrochimie leur droit d’accès au parlement.

Six mois plus tard, une « commission Monsanto » sur les biais dus au lobbying dans le processus de validation des pesticides dans l’UE a aussi été mise en place. L’étude G-TwYST, dirigée par Pablo Steinberg, était attendue. Le protocole suivi sur deux ans, dont un an de toxicologie générale, est pour l’heure le plus proche de celui du Pr Séralini en 2012. Les conclusions sur l’absence de nocivité, validée par les pairs le 13 février 2019, sont donc d’importance.

Le doute persiste

Néanmoins, Pablo Steinberg est mis en cause par des détracteurs, Gilles-Eric Séralini au premier rang. Dans sa déclaration publique d’intérêt, le Pr Steinberg souligne avoir travaillé pour l’International Life Sciences Institute (Ilsi) et pour BfR. L’Ilsi est un lobby déclaré. Le Bfr, l’Institut fédéral d’évaluation des risques, a récemment été épinglé dans une enquête commandée par le groupe Verts au parlement et menée par Stefan Weber, spécialiste du plagiat, et le biochimiste Helmut Burtscher-Schaden.

Les auteurs du rapport d’évaluation de renouvellement (Renewal Assessment Report) ont plagié a plus de 50 % le rapport d’homologation de la Glyphosate Task Force (GTF), dont fait partie Monsanto. Ainsi, si la reconnaissance par les pairs accorde une certaine crédibilité à l’étude, les liens que Pablo Steinberg assume avec l’industrie nourrisse la méfiance et donnent des arguments aux anti-OGM.

Car les lobbies pro-OGM ne sont pas les seuls à exercer des pressions. Les opposants aux organismes transgéniques cherchent à affirmer leur toxicité à tout prix. Le Pr Séralini a lui-même subi ce lobby anti-OGM alors qu’il travaillait sur son étude de 2012. Il a expliqué devant des parlementaires avoir reçu des crédits pour financer ses recherches par des enseignes de la grande distribution comme Auchan et Carrefour.

Auchan expérimentait à l’époque son premier magasin de produits bio qui aurait pu profiter de la publication de cette étude. Le Pr Séralini a alors expliqué que « sans publication, [il] devai[t] rembourser les crédits ». Il s’est d’ailleurs assuré d’une considérable médiatisation de son étude de 2012. À commencer par l’interview exclusive qu’il a accordé au Nouvel Observateur le 20 septembre 2012, juste après la publication de ses résultats. Une exclusivité qui a débouché sur la une, « Oui, les OGM sont des poisons ! » accompagnée de photos de rats atteints de tumeurs qui ont marqué l’opinion.

Son confrère Bernard Salles le constate : le Pr Séralini « est un très bon communiquant. Il avait tout prévu, il avait préparé un livre ». En effet, Tous Cobayes ! OGM, pesticides, produits chimiques, paraît chez Flammarion le 26 septembre 2012, le même jour qu’un documentaire du même nom sur les travaux du professeur.

Ce dernier assure aussi la défense de son étude et se félicite d’avoir « intenté et gagné sept procès en diffamation contre une certaine presse et les lobbies ». Le Figaro et Jean Claude Jaillette, journaliste à Marianne, en ont fait les frais.

Les OGM au microscope

La différence doit être faite entre les OGM utiles et ceux créés pour engendrer un profit. Photo : Simon Philippe/EPJT

« Je ne suis pas contre tous les OGM, en particulier ceux qui permettent de produire de l’insuline ou des hormones de croissances et dont nous avons besoin. » Malgré les résultats de son étude de 2012, le Pr Séralini reconnaît l’utilité de certains organismes transgéniques.

Une opinion partagée par Bernard Salles, pilote de l’étude GMO90+ : « Des plantes résistantes à la sécheresse, aux sels, on en aura bien besoin dans pas longtemps. » Le « golden rice » est un exemple d’OGM qui aurait pu combler des manques nutritionnels. Une équipe scientifique de Zurich a mis au point une variété de riz qui permettrait de soigner les carences en vitamine A. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recense environ 500 000 cas de cécité infantile par an à cause de ce manque.

D’un côté, les industriels voient dans cette production un outil pour démontrer que les OGM peuvent être des technologies utiles et lucratives. De l’autre, les associations pensent que ce riz doré n’est qu’un cheval de Troie destiné à faire entrer, sans régulation, les OGM dans notre alimentation.

Dès le début, Greenpeace mène une campagne de grande envergure contre cette nouvelle biotechnologie. Mais l’ONG avance des arguments qui fluctuent au fil des débats. En 2001, selon Greenpeace, le « golden rice » ne contenait pas assez de β-carotène pour permettre à notre corps de concevoir de la vitamine A.

« La plupart du temps, lorsque l’on parle des OGM, on parle de ceux qui se retrouvent dans nos assiettes »

Pr Séralini

En 2018, bien après que l’équipe d’Ingo Potrykus a remédié à ce problème, c’est à l’inverse la dose trop importante de β-carotène contenu dans l’OGM qui est mis en cause par l’ONG : « Des doses élevées de β-carotène peuvent avoir des effets dangereux sur la santé. »

Au-delà des effets sur la santé, Greenpeace craint que la commercialisation du riz doré n’ouvre la porte à d’autres OGM alimentaires. « La plupart du temps, lorsque l’on parle des OGM, on parle de ceux qui se retrouvent dans nos assiettes » explique le Pr Séralini. Mais les organismes transgéniques ne sont pas tous alimentaires. Certains types d’OGM peuvent même être utilisés à des fins pharmaceutiques.

Depuis près de trente ans, le laboratoire de recherches « Biomolécules et biotechnologies végétales » de l’université de Tours travaille sur une molécule anticancéreuse, la vindoline. En l’extrayant de la plante pour l’introduire dans de la levure de boulanger, les chercheurs peuvent fabriquer cette molécule en plus grande quantité tout en s’affranchissant de la plante d’origine. Une technique qui reste assez naturelle pour être considérée comme une biotechnologie, mais qui n’en est pas moins de la manipulation génétique.

Le débat sur les OGM reste ouvert. Leur danger n’est pas prouvé. À l’image de GMO90+, les récentes études tendent à indiquer que les OGM sont inoffensifs. Cependant, cela n’est valable que si l’on parle de la technologie, pas de ses applications. Si l’on considère les OGM comme des outils nécessairement couplés à des herbicides, alors l’utilisation devient dangereuse.

C’est donc à un problème de définition que les OGM sont confrontés. Les plantes RoundUp Ready sont des OGM qui résistent au RoundUp et donc permettent son utilisation en grandes quantités. Le « golden rice » est aussi un OGM. Mais ce dernier pourrait sauver des vies là où les RoundUp Ready par association avec le désherbant deviennent néfastes.

Les OGM ne sont donc pas tous comparables, car selon leurs constructions, leur impact est différent. De la même manière, on ne peut condamner ou glorifier les biotechnologies.

Pour avoir un avis juste de la question, le cas par cas est essentiel. Un point de vue partagé par les scientifiques. « Je pense qu’il faut continuer à discuter des OGM et se poser la question de leur intérêt », explique ainsi le Pr Bernard Salles.

A l’université de pharmacie de Tours, une équipe de recherche manipule les gènes de plante pour produire en grande quantité des molécules anticancéreuses.

De toute part, les protagonistes abusent de procédés de communication. Il est donc difficile de démêler le vrai du faux. Toute preuve du danger ou de l’innocuité des plantes transgéniques serait appuyée par un discours scientifique complexe. Comme le signale Emmanuel Guiderdoni, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement : « Pour insuffler une peur il faut dix secondes, pour expliquer pourquoi il n’y a pas de risques, il faut dix minutes et des mots compliqués. »

La définition même d’un OGM fait encore l’objet de confusions. La distinction doit être faite entre une biotechnologie utile et une biotechnologie créée pour un profit économique. Le débat sur les OGM est donc plus complexe qu’une simple opposition « pour » ou « contre ».

Guilhem Dedoyard

@DedoyardGuilhem
21 ans.
En première année de journalisme à l’EPJT.
Collaborateur spécialisé d’émission à Europe 1
pendant un an. Se destine plutôt à la radio.
S’intéresse à la politique, à l’économie et à l’international.

Simon Philippe

@SimonPHlLlPPE
20 ans.
En première année de journalisme à l’EPJT.
Formation de biologiste.
Se destine à
la presse scientifique.

Laurène Rocheteau

@laurene_rcht
21 ans.
En première année de journalisme à l’EPJT.
Se dirige vers la radio.
Intéressée par les questions culturelles et
de société

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