Crystal meth

Fumer jusqu’à s’en briser

Dix pour cent de la production mondiale de crystal meth proviendrait de l’Australie.

Il se fume, s’injecte ou se sniffe. Et procure pour quelques heures l’illusion du bonheur. En Australie, le crystal meth ravage les villes huppées, comme les villages ruraux, emportant au passage des vies de famille, des vies tout court.

Par Sophie Lamberts, à Sydney (texte et photos)

C’est un jeu risqué, hein ? » Sauf qu’ici, il n’y a pas de gagnant. Le crystal meth est une drogue qui prend tout. Santé, famille, argent : Stef, qui a souhaité n’être identifiée que par son prénom, y laisse un peu plus chaque jour. « C’est devenu ma priorité, un besoin vital. »

Ice, crystal meth, tina, speed… La drogue a plusieurs noms. Mais sa véritable appellation est méthamphétamine. Il s’agit d’une drogue de synthèse fabriquée à partir d’un décongestionnant nasal que l’on retrouve dans les cachets d’Humex ou de Nurofen. « La drogue de Breaking Bad », plaisante Stef, le regard ailleurs. Le crystal meth est d’ailleurs surnommée « bathtub drug », littéralement, une drogue que l’on peut fabriquer dans sa baignoire.

Ses ongles rongés tapotent infatigablement la table de la cuisine, là où elle a fumé quelques cristaux la veille. « Un point d’ice et tu tiens deux ou trois jours sans dormir ni manger. » Le crystal meth est trois fois et demie plus puissant que la cocaïne. Et, surtout, bon marché. « C’est plus économique d’acheter de l’ice parce que c’est plus fort », explique Stef. Un « point » de crystal meth, qui correspond à un dixième de gramme, coûte seulement 40 dollars australiens (environ 25 euros) dans certaines villes rurales, soit l’équivalent d’un demi-réservoir d’essence.

Stef a basculé « d’une vie normale, des parents aimants et un école privée » à 0,2 gramme de cristaux par jour. Tout commence en 2003, lors d’une soirée arrosée. Une pipe en verre circule de bouche en bouche. Les autres ont l’air de s’amuser, elle aspire l’épaisse fumée blanche, « pour faire comme les autres ». Elle a alors 17 ans. « Depuis, je n’ai jamais cessé de fumer. »

À 32 ans – elle en paraît dix de plus –, la jeune femme est ce qu’on appelle une toxicomane fonctionnelle. Autour d’elle, personne ne sait, ou presque. Nous respecterons donc son anonymat. Elle maintient à bout de bras l’illusion : mariée, mère de deux garçons, un emploi à plein temps dans une agence immobilière… Elle vit dans une banlieue populaire de Sydney, dans l’un de ces nombreux pavillons en briques rouges.

Stef est bien loin du cliché tenace de la junkie à la peau défoncée que l’on croise dans la rue. Au contraire, la jeune femme est plutôt du genre bimbo : chevelure teintée, visage poudrée, lèvres nacrées, peau tatouée… Un masque qui cache une vie d’addiction à ce que certains qualifient de « drogue la plus dangereuse du monde ». Seuls son regard éreinté et ses joues creusées laissent entrevoir que la jeune femme a tout vu, tout fait, tout vécu.

Cette double vie à la Dr Jekyll and Mr Hyde n’étonne pas Joshua Rosenthal, psychologue dans un centre de désintoxication bien caché, à l’Est de Sydney. « Certains addicts sont de véritables illusionnistes. Je suis absolument certain que j’ai déjà eu des clients sous l’emprise de drogues en pleine consultation sans même le remarquer, alors que c’est mon métier ! »

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Ils seraient 1,3 million d’Australiens, soit près de 7 % de la population, à avoir déjà consommé du crystal meth au moins une fois dans leur vie. Pourtant, tous ne deviennent pas accro. « Contrairement à ce que l’on entend souvent, on ne devient pas addict dès la première fois. Certaines personnes sont plus vulnérables à l’addiction que d’autres. Dans 40 à 60 % des cas, l’addiction est génétique », explique Joshua Rosenthal.

Chez Stef, pas d’antécédent familial, mais l’annonce d’un cancer du sein qui l’a entraîné dans la spirale infernale de l’addiction. « L’ice m’a aidée à surmonter la chimio. On se sent invincible, surhumain, au dessus de tout, même de la maladie. »  Elle évoque plus qu’elle ne raconte, gardant malgré tout une certaine pudeur. Le cancer aujourd’hui derrière elle, Stef réapprend lentement à accepter son corps.

Le crystal meth ne discrimine pas. Sa consommation n’a pas d’âge, de genre, de couleur, d’orientation sexuelle ou milieu social. « Je travaille avec de nombreux businessmen, avocats, journalistes. Des personnes sous pression », confie Joshua Rosenthal, lui-même ancien addict.

En dix ans de métier, le psychologue a vu la consommation de crystal meth grimper en Australie. «C’est une drogue très accessible et bon marché. Le pays est éloigné des marchés sources de la cocaïne et de l’héroïne. Mais ses régions voisines d’Asie de l’Est et du Sud-Est sont considérées parmi les plus grandes producteurs d’amphétamines dans le monde», explique Joshua Rosenthal. La Chine possède le plus grand nombre de laboratoires de crystal meth clandestins dans la région Asie Pacifique et est la source de la plupart de ces substances en Australie, selon l’Australian Strategic Policy Institute.

Joshua Rosenthal est psychologue dans un centre de désintoxication depuis plus de dix ans. Il est lui-même passé par la case addiction dans sa jeunesse.

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La drogue ravage le pays. Le nombre des consommateurs a triplé au cours des cinq dernières années. Le crystal meth s’immisce désormais dans le cœur rural de l’Australie, là où Stef a passé son enfance. Le gouvernement parle d’une «épidémie» sans précédent.

La méthamphétamine est généralement fumée sous sa forme cristalline.

« C’est l’après qui est dur », avoue Stef. L’après, c’est la descente aux enfers : psychose, hallucinations, agressivité, insomnie, paranoïa… À la fin du  « rush », les consommateurs se retrouvent déprimés et, surtout, en manque. Les personnes accro au crystal meth peuvent faire preuve d’une très grande agressivité voire de brutalité. Elles peuvent avoir des difficultés pour raisonner, pour avoir un jugement rationnel ainsi que pour éprouver de l’empathie.

Bon marché, facile d’accès — en deux clics, le consommateur peut commander sa dose sur Craiglist, un site de petites annonces — et extrêmement addictive, le crystal meth est aussi un moyen d’atteindre un état d’euphorie difficilement concevable. « C’est le plus beau sentiment que j’ai jamais ressenti dans ma vie. »

Stef raconte ces nuits sans fin, ces hallucinations parfois, cette confiance en soi qu’elle n’a jamais vraiment eu au lycée, ce sexe, « indescriptible ». La consommation de crystal meth est en effet associée à la multiplication de rapports sexuels et de partenaires, ainsi qu’à une augmentation des rapports sexuels non protégés. Selon une étude américaine, 81 % des consommatrices de crystal meth n’utilisent pas ou pas systématiquement de préservatif pendant l’acte ; 17 % d’entre-elles sont porteuses d’une maladie sexuellement transmissible.

Fumer ou s’injecter du crystal meth libère plus de dopamine – le neurotransmetteur du plaisir – que n’importe quelle activité : six fois plus que le sexe et douze fois plus que les petits plaisirs du quotidien (manger, faire du sport, écouter de la musique…) Le crystal meth diffuse très rapidement de la dopamine dans le système de récompense du cerveau, ce qui entraîne une euphorie intense, appelée « rush », très recherché par les consommateurs. Cet état ne dure que quelques minutes.

« Ils bougent plus vite, parlent plus vite, leur cœur bat plus vite et ils voient et perçoivent les choses autour d’eux d’une manière totalement différente », explique Joshua Rosenthal. Dans certains cas, la crise cardiaque n’est pas loin. Un cœur sous  méthamphétamine peut atteindre les 210 battements par minute, contre 60 à 80 battements par minute en moyenne.

Consommer régulièrement de la méthamphétamine change la manière dont le cerveau fonctionne, réduit les fonctions motrices et endommage la capacité de mémorisation. Des études récentes réalisées chez des consommateurs réguliers ont révélé des changements fonctionnels et structurels dans les zones du cerveau associées aux émotions et à la mémoire.

Stef ne paraît pas vraiment croire à tous ces effets secondaires, à court ou à long terme. « C’est des conneries tout ça », lâche-t-elle en se tortillant sur la chaise en bois de la cuisine. La jeune femme a perdu 25 kilos ces dernières années, un peu à cause de la chimio, beaucoup parce qu’elle n’a tout simplement plus faim. « L’ice meth coupe drastiquement l’appétit. Cest pourquoi les pilules amaigrissantes contenaient de l’amphétamine il y a quelques décennies », explique Joshua Rosenthal.

« Faut que j’y aille », lâche Stef, en jetant un dernier coup d’œil à son Smartphone et en écourtant abruptement la conversation. Quelques semaines plus tard, elle appelle, en détresse. Pour financer son addiction, Stef avoue avoir commencé à dealer. Ses propos sont décousus, ses mots brouillons, son ton insouciant. « J’ai emménagé avec ma meilleure amie, qui m’aide à garder les enfants, après que ma relation avec mon mari ait éclaté. Il m’a accusé d’agression. C’est même allé jusqu’au tribunal. Je dois continuer à couvrir mon habitude… Alors je vends un peu, mais qu’à des amis. Et seulement de petites quantités, juste un point ou deux, peut-être trois… Je vends 50 dollars chacun. Ça nous fait vivre joliment. Ça ne me dérange pas de vendre pour donner quelques sourires. »

Le crystal meth peut être fumé, sniffé, injecté, avalé ou pris par voie intra-anale.

Arrêter ? « Jamais ! » Stef n’imagine pas son existence sans ses quelques grammes de cristaux journaliers. Joshua Rosenthal explique : « La plus grosse peur de mes clients est ce qu’ils vont faire de leur temps libre et à quoi leur vie va ressembler sans la drogue. Ils manquent de repères. »

Le gouvernement australien ne cesse d’investir dans de nouveaux centres de réhabilitation. Une solution pour certains, mais pas tous. « Les accros, particulièrement les femmes, ont honte de leur addiction. Peu d’entre-elles décident de se faire aider, parce qu’elles ont peur du regard des autres. L’ice est une drogue qui stigmatise », explique le psychologue qui parle d’une « épidémie d’addictions » dans le pays, plutôt que d’une épidémie de méthamphétamines.

En Europe, la cocaïne du pauvre se propage lentement, mais sûrement. La grande majorité de la production provient de la République tchèque qui exporte 12 tonnes de cristaux chaque année à destination du marché européen. À sa frontière, l’Allemagne se bat à coup de contrôles routiers. Les pays nordiques voient leur consommation dangereusement augmenter. Et la France résiste, à bout de bras.