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Souvenirs de soldats

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Mélina Rivière/EPJT

En ce début juillet se fête l’indépendance de l’Algérie. Une indépendance obtenue de haute lutte par les Algériens après huit ans d’une guerre sanglante. Muets pendant de longues années, les soldats français qui ont participé à ce conflit commencent à témoigner.  « Exposés à des atrocités », comme l’explique l’un d’entre eux, ils ont le plus souvent été ignorés à leur retour. Si parler libère la conscience, c’est surtout une démarche collective, pour que les conflits passés ne s’effacent jamais. Grâce à des livres, des documentaires ou des archives, leurs histoires voguent désormais de génération en génération.

Par Victor FIEVRE et Mélina RIVIERE

Présents pour le passé

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Certains anciens soldats font des diaporamas de leurs années dans l'armée, ensuite visionnés par leurs familles

Mélina Rivère/EPJT

Les Première et Seconde guerres mondiales ont laissé derrière elles de nombreuses archives, mais ces générations de combattants disparaissent. C’est au tour des anciens d’Algérie de vouloir conserver leurs paroles et leurs souvenirs. Parce qu’eux sont toujours en vie. Des initiatives sont mises en place pour faire parler le passé.

Nous sommes descendu des tranchées de l’attaque hier dans la journée et je suis content d’en avoir échappé encore une fois ». Ces mots sont ceux de Jean-Pierre Coste, soldat de la Première Guerre mondiale à ses parents. Ils ont traversé plus d’un siècle pour être lus aujourd’hui. « La mémoire peut prendre des biais très différents », affirme Anne Degrieck, directrice de l’ONAC-VG (Office nationale des anciens combattants et victime de guerre) d’Indre-et-Loire. Les archives sont le moyen le plus courant de conserver les mémoire. Dans le département, plusieurs collectes de correspondances de guerre ont été menées.

En partenariat avec le site d’archives Europeana, des milliers de lettres datant de la Première Guerre mondiale ont été numérisées. Elles sont les vestiges des conflits passés. Une initiative similaire, nommée La Grande Collecte, a été mise en place à plusieurs reprises ces dernières années pour permettre à quiconque d’envoyer lettres, photos. Nombreuses sont les personnes qui conservent des lettres de leurs parents ou grands-parents sans penser que cela pourrait être intéressant de les partager. Pourtant, ces documents sont autant de traces des conflits passés et leur numérisation garantit une vie aux témoignages des anciens combattants et la diffusion de leur parole. Ce sont des marqueurs importants de notre patrimoine historique.

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Mélina Rivière/EPJT

« On essaye également de faire témoigner les vivants le plus possible », poursuit Anne Degrieck. Son organisme met en place des cérémonies commémoratives ou des interventions dans les classes pour sensibiliser les enfants. « Des concours scolaires sont organisés sur la Grande Guerre, comme Les Petits Artistes de la mémoire qui s’adresse au CM1-CM2. Ceux-ci doivent choisir un ancien combattant de 14-18 et essayer de raconter son parcours, en utilisant les lettres ou les carnets de poilus trouvés aux archives départementales. » Ces dernières rassemblent de nombreuses missives envoyées depuis le front aux familles.

Depuis quelques années, en plus d’aborder les deux guerres mondiales, l’ONAC-VG s’intéresse également à la guerre d’Algérie. Ce conflit est plus facilement abordable aujourd’hui. D’abord en raison de l’âge de ses participants mais pas uniquement. Tramor Quemeneur, spécialiste du sujet, remarque « une progression dans la mémoire de cette guerre depuis les années deux mille, plus encore depuis le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie en 2012 ».

Des anciens ont décidé de laisser une trace de leur expérience. Edouard Vieillefon est de ceux-là. Il a combattu pendant cette guerre d’indépendance durant sept ans. Il a écrit un livre sur son parcours avec la volonté de laisser « un récit authentique ». Il ne supportait plus d’entendre des choses qui lui paraissaient fausses.

Aujourd’hui, ces anciens combattants sont âgés. « Chaque année nous sommes de moins en moins », explique Pierre Mercier, membre d’une association regroupant son bataillon. Comme de nombreux autres, son témoignage a été enregistré dans le cadre d’une campagne de témoignage organisée par le service historique du ministère de la Défense.

Longtemps la guerre d’Algérie a été  peu abordée par ses acteurs. A son retour, Gilles Champin a connu l’indifférence : « Nous avons été exposés à des atrocités mais on ne nous posait pas de questions. » Il est membre de l’association des Ancien appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (4ACG) qui reverse les pensions militaires à des associations algériennes, dans un souci « de réparation ». Il raconte désormais son histoire dans les écoles. Un film de témoignages réalisé par l’association est également diffusé lors de conférences suivies d’échanges avec le public.

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Pierre Mercier, ancien colonel a notamment combattu en Algérie pendant sa carrière militaire

Mélina Rivière/EPJT

« Si on ne récoltait pas les témoignages maintenant, beaucoup de paroles s’éteindraient à jamais », explique Alban Teurlai, co-réalisateur en 2012 du documentaire Les Troufions. Celui-ci donne la parole à des appelés du contingent en Algérie. Les gens qui ont témoigné devant sa caméra, tous âgés de 70 à 80 ans, n’avaient quasiment jamais parlé de ce qu’ils avaient vécu, ce qui apporte au film un caractère touchant et intimiste.

Gilles Champin estime également que parler « libère la conscience », mais permet aussi de ne pas oublier. La démarche de mémoire est donc personnelle, mais également collective. De nombreuses personnes revenues du conflit en ont conservés un véritable traumatisme. Il semblerait que pour certains, il soit plus facile de parler à des inconnus qu’à leurs familles qui ignorent parfois totalement ce qui s’est passé entre 1952 et 1964. Presque tous les anciens combattants rencontrés évoquent un dialogue plus facile avec les petits-enfants qu’avec les enfants.

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Mélina Rivière/EPJT

« La guerre d’Algérie est très peu étudiée à l’école », explique aussi Tramor Quemeneur. Il estime que les élèves passent environ une demi-heure sur le sujet au collège, un peu plus au lycée et encore, « tout dépend de la volonté des professeurs ». Les cours sur le conflit amènent inévitablement les élèves à se questionner sur le passé de leurs grands-parents. Ces derniers peuvent ainsi raconter ce qui, pour certains, les hantent depuis plus de soixante ans. Ils apportent alors du vécu à l’histoire, ce qui la rend plus intelligible. Jean-Louis Cerceau, ancien d’Algérie l’assure : « Nous ne sommes pas là pour enseigner la guerre d’Algérie, simplement pour répondre aux questions et transmettre notre vécu. »

Pour aller plus loin

Se réconcilier avec soi-même

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Jean-Louis Cerceau a combattu seize mois en Algérie, aujourd'hui il combat l'oubli en racontant la guerre qu'il a vécu

Victor Fièvre/EPJT

À 78 ans, Jean-Louis Cerceau fait partie de ces anciens combattants de la guerre d’Algérie qui partagent leurs histoire. Après de longues années d’un travail sur lui-même, il a réussi à transformer ses souffrances en témoignage éclairé.

La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas. » Cette phrase de Paul Valéry, Jean-Louis Cerceau l’utilise souvent pour résumer sa guerre d’Algérie. Marqué par les années mais toujours souriant, cet homme au regard clair que surplombent des sourcils fournis raconte ses années d’enfant turbulent, sa scolarité sans diplôme, sa vie de commis d’épicerie. Et aussi son départ pour l’armée, à 18 ans. A l’époque, le service militaire durait vingt-quatre mois.

La guerre d’Algérie s’enlise et le contingent (les jeunes effectuant leur service militaire) est amené à combattre. « Je suis incorporé dans l’infanterie de marine le 2 mars 1960. » Jean-Louis Cerceau rejoint donc le front algérien après dix mois de formation au lieu des quatorze prévus. Son départ a été précipité par une altercation avec un sous-lieutenant. Il se retrouve en janvier 1961 dans « une compagnie de combat ». En partie formé sur le terrain, il reste un appelé et non un soldat de carrière. « Notre seule idée était de rentrer chez nous et en bon état. » En seize mois de terrain, il prend part à de nombreuses opérations.

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Depuis quelques années, Jean-Louis Cerceau parle plus librement de la « plus sale des guerres » française.

Victor Fièvre/EPJT

En Algérie, il subit « un vrai lavage de cerveau ». Selon ses dires, les soldats de son commando étaient formés pour être seulement des robots de guerre et non des soldats. Il estime avoir participé à « la plus sale des guerres qu’ait fait la France ».

De retour en France pour une permission, il est confronté à ce que de nombreux soldats de retour d’Algérie ont vécu : « Quand j’ai vu l’indifférence des gens, j’ai été écœuré, explique-t-il. J’avais l’impression d’avoir changé de planète. Les gens ne savaient pas ce qui se passait. Mais ce n’était pas de leur faute, la presse était censurée. Les journaux qui paraissaient ne parlaient que des victoires militaires mais pas des 20 tués ici ou des 70 tués là-bas. Il ne fallait pas affoler la métropole. » Après des années de recherche, il connaît aujourd’hui les chiffres : « Il y avait 10 morts par jour, d’une moyenne d’âge de 23 ans.»

Le retour après la fin du conflit a été encore plus difficile pour Jean-Louis Cerceau. « J’avais une haine envers les pieds-noirs et les musulmans… » En plus de l’horreur qu’il avait vécu, la femme qu’il aimait s’était mariée. Il a « pété les plombs » et a été interné cinq ans.

Apprendre à vivre avec le souvenir de ce qui s’est passé en Algérie n’a été facile pour aucun combattant. Pour Jean-Louis Cerceau, rien ne sert de blâmer les ennemis de l’armée française dans cette guerre. « Il faut se mettre à la place des gens. J’ai mis très longtemps à le comprendre. » En travaillant sur lui-même, et avec du recul, il a réussi à répondre à un grand nombre d’interrogations. « Si j’avais été pied-noir, j’aurai été sympathisant de l’OAS. Et si j’avais été algérien, j’aurais été du côté du FLN. »

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Dans son bureau, trois décorations trônent en haut d'un meuble, la Légion d'honneur, la médaille de l'Ordre national du mérite et la croix du combattant.

Victor Fièvre/ EPJT

Après avoir fait la paix avec lui-même, il décide de témoigner pour que sa parole continue à vivre. Il a peu parlé de cette guerre à ses enfants mais, comme beaucoup, il a répondu facilement à ses petits-enfants lorsque ceux-ci l’ont questionné. Il leur laissera, à sa mort, des écrits qui racontent sa guerre. « Je me suis libéré et j’en parle à tout le monde aujourd’hui. » Il n’hésite pas à répondre aux questions des lycéens auprès desquels il témoigne souvent et se présente en tant que « témoin de guerre ». « Avant, j’étais incapable de tout aborder. Mais, depuis quelques années, j’arrive à parler sans tabou avec les jeunes générations. »

Entré à la Fédération nationale des anciens combattants d’Algérie, du Maroc et de la Tunisie (Fnaca) en 1993, il milite pour que les droits des anciens combattants soient reconnus. Sa parole a été enregistrée, comme celle d’autres combattants. Avec cette même association, Jean-Louis Cerceau est à l’origine de l’Espace national guerre d’Algérie. Ce site internet, ouvert en 2017, rassemble films, documents et différents acteurs pour conserver la mémoire. Son histoire et sa parole ont aussi été enregistrées, publiées et réutilisées comme mémoire de combattant par un autre organisme, l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONAC-VG).

Malgré la reconnaissance par l’État du statut de guerre d’Algérie le 10 juin 1999, les relations avec l’actuel président de la République ne sont pas au beau fixe. Jean-Louis Cerceau déplore le manque de soutien du gouvernement. Il reproche à Emmanuel Macron de « renier tous les points sur lesquels il s’était engagé au moment de sa campagne électorale » à l’égard des anciens combattants d’Algérie. Il se bat désormais pour la mémoire d’une guerre dont l’enjeu le dépassait. Il sait que celle-ci ne tombera pas dans l’oubli : « Après notre mort, nos enfants se battront pour nous. »

Pour aller plus loin

Le poids du souvenir

L’an passé, Albin Mouton, alors étudiant en Année spéciale de l’EPJT, recueillait les souvenirs de son grand-père. Une autre illustration du fait que ces anciens combattants se confient plus facilement à leurs petits-enfants qu’à leurs enfants.

Les auteurs

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