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Paysans face à la crise

Les étudiants de première année ont travaillé sur des thématiques articulées sur un reportage et un portrait. Parmi leurs préoccupations : les nouvelles technologies dans l’agriculture.

Aujourd’hui en France, pour faire face à la crise de l’agriculture en général et de l’élevage en particulier, deux logiques ont fait surface. D’une part, une production visant à augmenter les rendements grâce à des nouvelles technologies : c’est le cas de la ferme de la famille Fardouet. D’autre part, certains agriculteurs, comme Temanuata Girard, privilégient des méthodes traditionnelles mais moins productives.

Les premiers s’assurent une qualité de vie que les éleveurs connaissent assez peu. Mais si les seconds paraissent archaïques, leur méthodes semblent gage d’une certaine qualité alimentaire qui rassure les consommateurs. Ils sont également vus comme les derniers remparts face à une technologie à tout crin vu qui inquiète.

 

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Simon Abraham/EPJT

Rencontre de ces agriculteurs qui cultivent les nouvelles technologies. Ils utilisent quotidiennement numérique et robotique pour gérer leur exploitation, loin des clichés qui restent attachés à la profession. C’est le cas de Pierre Flammand et de Vincent Léquippé (photo).

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Naïla DERROISNÉ/EPJT

Un robot au cœur de la ferme Entre 2000 et 2010, plus d’un tiers des exploitations laitières ont mis la clé sous la porte. Pour faire face à la crise, des agriculteurs investissent dans les nouvelles technologies pour améliorer leur productivité. La famille Fardouet a ainsi fait prendre un virage technologique à son exploitation pour préserver leur activité.

Pour conseiller les moins branchés, Christophe Bersonnet les accompagne au quotidien dans la gestion de leur exploitation. Fils d’agriculteur, ingénieur agricole, il est animateur de projet dans la filière des grandes cultures à la chambre régionale d’agriculture d’Indre-et-Loire. Sa mission : faire découvrir aux exploitants les nouvelles technologies disponibles dans le milieu agricole.

Temanuata Girard, elle, a choisi de ramer à contre-courant. Car pour elle, l’avenir de l’agriculture ne réside pas dans la modernisation à tout crin, mais bien dans une pratique traditionnelle garante de qualité.

Ces agriculteurs qui cultivent les nouvelles technologies

Alors que certains agriculteurs subissent de plein fouet la crise, d’autres utilisent quotidiennement numérique et robotique pour gérer leur exploitation. Une véritable plus-value, mais dont le coût est parfois prohibitif.

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Sur son ordinateur, Pierre Flamand collecte les données des centaines d'hectares de son exploitation agricole.

Lucie Martin/EPJT

Genillé, bourgade au fin fond de l’Indre-et-Loire, entourée de champs de céréales. C’est dans ce lieu paisible que vit Pierre Flamand. Associé à ses parents, il est à la tête d’une grande exploitation qui compte deux salariés. Des champs de blé, ou de colza, aux plantations de millet, tout lui appartient dans le secteur. Vêtu de bottes en caoutchouc, d’un vieux jean à l’odeur terreuse et d’un blouson, il rentre d’une longue matinée de travail dans les champs. Il reçoit les visiteurs dans son bureau. Smartphone dernier cri à la main, il consulte l’état d’une de ses parcelles grâce à une application nommée Gram ID. « Les données des centaines d’hectares de mon exploitation sont classées dans ce téléphone. Innovant, non ? », s’amuse-t-il.

Des technologies liées au GPS

Pierre Flamand, 40 ans, utilise quotidiennement les nouvelles technologies dans le cadre de son métier. Comme beaucoup d’homme de sa génération, mais dans un secteur peu habituel : l’agriculture. Avant de s’installer à Genillé, en 2007, il a suivi des études d’ingénieur en agriculture. Il est connu dans la région pour utiliser depuis plusieurs années l’agriculture de précision. « C’est une technologie liée au GPS », précise-t-il.

Grâce à une caméra infrarouge qu’il installe sur le toit de son tracteur, Pierre parcourt ses champs et récolte des données. « La caméra parvient à mesurer les variations du sol. Elle nous indique où il y a plus de cailloux qu’ailleurs, où il y a plus d’argile. » Ces données sont ensuite transformées en cartes sur lesquelle il peut lire, en fonction de la composition du sol, quelle quantité d’azote il doit apporter à ses plantations pour les nourrir. Car elles n’ont pas besoin de la même dose partout. « Avant, nous mettions la même quantité dans chaque parcelle. Aujourd’hui, grâce à l’agriculture de précision, nous savons si un hectare a besoin de plus, ou moins, d’azote que d’autres. »

Cet outil connecté permet donc d’ajuster la consommation d’engrais. C’est un investissement lourd, surtout en période de crise, alors que la situation financière des agriculteurs est très précaire. Mais c’est une réelle plus-value. « Avec ces données, nous dépensons moins d’azote et nous accroissons nos rendements, ajoute Pierre Flamand. Il y a un vrai intérêt économique à utiliser ces technologies. Certaines caractéristiques de nos exploitations, nous les percevons à l’œil nu. Mais pour d’autres, seuls ces outils peuvent nous les montrer. »

Des vaches traites selon leurs besoins

Changement de technologie, changement de décor. Nous quittons les céréales pour l’élevage. Fini les longues heures quotidiennes consacrées à la traite ! Aujourd’hui, dans certaines exploitations, ce sont les robots qui accompagnent le travail de l’éleveur. Selon l’Institut de l’élevage, sur un total d’environ 67 000 exploitations laitières et bovines en France, 3 027 étaient équipées en robots de traite fin 2014 (soit 5 %).

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Au Moulin d’Ardillière, dans la commune de Couesmes, deux robots s’occupent de la traite. Leur propriétaire, Vincent Léquippé reprendra l’exploitation familiale en septembre prochain. Mais il n’a pas attendu cette échéance pour moderniser. Il a acquis deux robots en 2013. Depuis, ses vaches « vivent à leur rythme et viennent se faire traire quand elles en ressentent le besoin ».

Casquette vissée sur le crâne et lunettes teintées sur le nez, Vincent Léquippé s’avance vers les deux stations de traite. Comme à la cantine, il y a des heures de pointe. « Le matin jusqu’à 12 heures, c’est la cohue », explique Vincent avec amusement. Ce n’est à 15 heures que Jamaïque, une des vaches, éprouve le besoin de se faire traire. Elle est venue une première fois vers 8 heures ce matin. Lorsqu’elle passe le portillon, la machine et ses capteurs débutent leur travail.

En cinq minutes environ, le robot pompe les 10 litres de lait de Jamaïque. « Quand la vache entre pour la première fois dans la station de traite, nous donnons aux bras la position des quatre trayons grâce à une télécommande, car chaque vache est différente », explique Vincent Léquippé. Après, tout se fait automatiquement.

Le robot permet à l’éleveur de suivre, grâce à un écran tactile, ce qui se passe. Il estime la production finale en fin de traite trayon par trayon (il y en a quatre chez la vache). Soit 8,5 kilos au total pour Jamaïque. Cette fonction permet à l’agriculteur de contrôler le rendement de ses bêtes. Si la production descend en dessous des 70 % de ce qu’elles donnent habituellement, une alarme apparaît sur le portable de Vincent. Il peut aussi s’assurer que ses vaches passent bien deux fois par jour dans la station de traite.

Ces deux robots ont changé les conditions de travail de Vincent. « Avant, nous allions traire les vaches matin et soir. Nous étions habitués à les voir au moins une fois par jour », raconte-t-il. Désormais, il les connaît moins, mais il parvient à détecter plus vite leurs problèmes grâce aux données transmises par le robot. Et son travail s’étale mieux sur la journée.

Les vaches ont mis deux mois à s’adapter. Vincent, lui, a mis six mois avant de maîtriser tous les réglages et les spécificités de l’appareil. On ne fait pas confiance à une machine du jour au lendemain. « Elle commet forcément des erreurs, elle doit s’adapter », souligne-t-il.

Les robots ont amélioré ses conditions de travail et ont fait disparaître les contraintes horaires pour ses animaux comme pour lui. « Si je veux prendre une après-midi, je la prends », confie-t-il. Que des avantages ? Pas tout à fait. Il faut compter avec le coût de la maintenance des robots, l’importante consommation d’énergie et d’eau. Et ne pas croire qu’ils remplacent le travail de l’agriculteur : ils l’assistent et lui simplifient certaines tâches.

Pour Vincent Léquippé comme pour Pierre Flamand, la technologie n’est pas une fin en soi. Il s’agit seulement d’« un moyen d’aide à la décision » qui améliore la qualité de leur travail. Il faudra néanmoins attendre quelques années pour voir ces technologies se généraliser. Leur coût reste élevé. Nombreux sont les agriculteurs, dont l’exploitation est en crise, qui ne peuvent pas investir. Seule une minorité a su et pu, jusqu’à présent, saisir le virage du numérique.

Simon ABRAHAM et Lucie MARTIN

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Un robot au cœur de la ferme

Entre 2000 et 2010, plus d’un tiers des exploitations laitières ont mis la clé sous la porte. Pour faire face à la crise, des agriculteurs ont choisi d’améliorer leur productivité en investissant dans les nouvelles technologies. La famille Fardouet a ainsi fait prendre un virage technologique à leur ferme et préservé l’activité.

Un veau vient de se dresser sur ses pattes frêles. Encore chancelant, il se dirige vers le distributeur automatique de lait (DAL). Peine perdue : pas une goutte ne sortira de l’embout. La machine n’est pourtant pas en panne. Le veau a tout simplement consommé sa ration quotidienne de lait. Le débit est coupé jusqu’au lendemain. Le veau porte autour de son cou un collier dans lequel est intégrée une puce électronique. Quand il veut se nourrir, il est obligé de passer devant une borne magnétique reliée à un ordinateur qui compile toutes les données et gère les rations. Bienvenue dans le meilleur des monde des vaches, la ferme des Fardouet, à Sorigny (Indre-et-Loire) à 20 kilomètres de Tours.

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Camille Fardouet, 30 ans, après son BTS en agriculture gestion et comptabilité, est revenu travailler avec son père.

Photo : Naïla Derroisné/EPJT

Ici, l’élevage, c’est une histoire de famille. Cela fait cinq générations que les Fardouet produisent du lait. Depuis la rénovation de la ferme en 2010, leurs 70 bêtes donnent en moyenne 900 000 litres à l’année. Les vaches sont enfermées dans un grand hangar. Elles y restent toute l’année. En été, les façades latérales s’ouvrent pour aérer le lieu. Des brumisateurs et des ventilateurs sont suspendus pour rafraîchir l’air.

À quelques pas, elles se font traire par un robot « dès qu’elles en ont envie ». Avant, la traite se faisait à la main dans une pièce qui ne pouvait accueillir que dix vaches. Une époque à laquelle Camille Fardouet ne souhaite pas revenir. Gain de temps, une liberté plus grande, voilà pour les premiers avantages de ces technologies. Mais si Camille et son père Patrick ont choisi de moderniser leur ferme, ce n’est pas pour des questions de confort, mais pour réaliser des gains de productivité.

La crise laitière

En effet, depuis plusieurs années, le secteur du lait est en crise. A cause du retrait des quotas laitiers en Europe, la fermeture du marché russe et la baisse des achats chinois, la concurrence est devenue plus forte. Les prix de vente on donc plongé. Parallèlement, les coûts de production sont restés les mêmes. Conséquence, le nombre d’exploitations laitières a diminué de 37 % en France entre 2000 et 2010, selon le ministère de l’Agriculture.

 

La baisse du prix de la tonne de lait a eu pour conséquence indirecte la diminution du revenu des agriculteurs.

Les fermiers qui restent doivent donc trouver des alternatives. Des logiques économiques différentes peuvent être choisies. D’un côté, l’agriculture biologique qui se base sur la qualité de la production et qui permet d’augmenter les prix de vente et de compenser les coûts. C’est le choix de Temanuata Girard. De l’autre, l’agriculture basée sur l’augmentation des quantités grâce à de nouvelles technologies.

Les Fardouet ont décidé de prendre le tournant de la technologie en investissant dans un robot de traite. Ils ont emprunté et bénéficié de subventions de l’État et de l’Europe. Cet investissement leur a permis de garder la tête hors de l’eau. Aujourd’hui, ils gagnent en moyenne 2 000 euros par mois chacun.

Dans les entrailles du robot

Le robot effectue plusieurs tâches avant la traite : stérilisation, analyse de la position de la vache etc.

Les agriculteurs doivent rester à proximité de la ferme pour parer les éventuelles avaries de la machine. Si cela survient, Camille ou Patrick reçoivent un appel du robot lui-même. « J’ai reçu une alerte en pleine nuit pour m’avertir qu’un tuyau s’était enroulé autour du sabot d’une des vaches », raconte le fils.

Ce robot remplit d’autres fonctions. Il détecte une vache malade, ce qui rend le lait impropre à la consommation. Il collecte nombre de données. La salle attenante est une véritable salle de contrôle. Une grande fenêtre donne sur le troupeau. Chaque animal est doté d’un numéro et un ordinateur récolte toutes les informations relatives à son identification. Des tableaux statistiques défilent sous les yeux du père et du fils. Divers chiffres peuvent être mis en corrélation. Une courbe de lactation évalue la production totale de lait sur une année.

Grâce à cet outil, Camille et son père peuvent anticiper leurs futurs résultats. De plus, le robot dresse une fiche précise de l’animal (nom, poids, nombre de traites par jour, présence de maladie…) Cela permet aux agriculteurs de suivre la santé de l’animal et réagir en cas de problème. « Le robot remplace l’œil de l’agriculteur. Il sait reconnaître les premiers signes de maladie », ajoute Camille. Mais il précise que l’outil ne fait que prévenir. Ensuite c’est à lui d’agir auprès de la vache.

La technologie apporte son lot d’inconvénients. Les vaches ne peuvent plus sortir de l’étable. Pour rentabiliser l’achat de 140 000 euros, il faut que le robot tourne à plein régime. Actuellement, celui de Sorigny prélève 900 000 litres de lait à l’année, soit le maximum possible pour lui. Les Fardouet doivent rembourser 11 700 euros par an. L’équipement d’un second robot n’est donc pas à l’ordre du jour. Mais Camille et Patrick restent confiants quant à l’utilité de la technologie dans leur métier. Ils ont d’ailleurs prévu l’arrivée d’un nouvel engin qui distribuera automatiquement le foin.

Naïla DERROISNÉ et Medhi CASAURANG-VERGEZ

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Christophe Bersonnet, homme tout terrain

Bras droit des agriculteurs, Christophe Bersonnet les accompagne au quotidien dans la gestion de leur exploitation. Il leur fait découvrir les nouvelles technologies disponibles dans le milieu agricole.

« L’agriculture, je suis tombé dedans quand j’étais petit », raconte Christophe Bersonnet. Fils d’agriculteurs, il choisit de poursuivre ses études lorsque son frère reprend l’exploitation familiale. En 1998, il obtient un diplôme d’ingénieur en agriculture, à Beauvais. Aujourd’hui, il ne regrette pas son choix d’orientation. A la chambre régionale d’agriculture d’Indre-et-Loire, il est animateur de projet dans la filière des grandes cultures. « Je me serai ennuyé en devenant agriculteur. J’aurais passé mon temps sur la même exploitation », confie-t-il. Au lieu de cela, entre les coups de téléphone avec les agriculteurs le matin et les démonstrations des outils sur le terrain l’après-midi, il est constamment au contact des autres. « J’aime être en relation avec l’extérieur » répète-t-il.

Il a, du métier d’agriculteur, une vision très personnelle : « C’est une personne qui travaille avec l’énergie d’une étoile – le soleil — et avec des plantes. Le tout pour pouvoir créer de l’énergie, de la nourriture et des matériaux à destination des hommes. » Son but, c’est d’être au plus près de leurs besoins pour pouvoir au mieux les accompagner dans la modernisation de leur exploitation.

Répondre aux attentes des exploitants

A la manière d’un commercial, il rencontre des start-ups qui lui présentent leurs nouveaux outils. S’il est séduit, il va les faire découvrir aux agriculteurs. Il reste à disposition de ces derniers pour les épauler dans leur choix et répondre à leurs questions. Si l’agriculteur est conquis à son tour par le produit, Christophe se déplace l’après-midi pour une démonstration collective.

Être à l’écoute est une des qualités fondamentales qu’exige son métier. Son objectif est de combiner au mieux les outils en fonction des attentes des agriculteurs. Pour cela, il recherche des solutions innovantes adaptées à chacun. Mais il sait manier aussi bien les outils dernier cri qu’analyser des graphiques sur l’apport en azote des plantes par exemple. Ses compétences, il les partage avec les exploitants agricoles en vulgarisant les informations pour les rendre utilisables par tous. Il organise également des formations pour qu’ils puissent avoir accès aux nouvelles technologies et ainsi apprivoiser le nouveau matériel disponible sur le marché.

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Quand il n'est pas sur le terrain, Christophe Bersonnet travaille à la chambre d'agriculture d'Indre-et-Loire, à Chambray-les-Tours.

Lucie Martin/EPJT

L’ingénieur reste donc très proche du monde paysan. « J’ai toujours une bêche dans ma voiture, mentionne-t-il avec un sourire malicieux. Elle me permet de voir directement ce qui se passe dans le sol. » Les plantes ne sont guère bavardes. Qu’à cela ne tienne, Christophe, inspecteur gadget de l’agriculture, sait les faire parler. Avec son Trimble Greenseeker – un récepteur de poche muni d’un capteur infrarouge – il mesure leurs besoins nutritionnels.

“Les agriculteurs sont des individus qui ont, chacun, une histoire, une exploitation différente”

Ses enfants (il en a deux) ont mis du temps avant de comprendre son métier. « Tous les soirs, ils me demandaient : “Papa qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ?” Je leur répondais : “j’ai rencontré des gens, je les ai conseillés”, raconte-t-il. Mais pour eux, discuter n’est pas un métier ». Lorsqu’il a du temps libre, il troque sa voiture pour son VTT et part arpenter la campagne tourangelle. Ce besoin de vivre à l’unisson avec la nature s’exprime aussi dans la photographie, son autre passion.

Son travail est « une chance » car il dispose d’un grand carnet d’adresses qui lui permet de « côtoyer 240 individus qui ont, chacun, une histoire, une exploitation différente ». Le bouche-à-oreille fonctionne aussi et il lui donne accès à un plus grand panel d’agriculteurs. Il croit en la capacité d’inventivité des hommes. Pour lui, si « une palette d’outils est disponible aujourd’hui, c’est qu’il n’existe bien plus de modèles uniques d’agriculture ».

Simon ABRAHAM et Lucie MARTIN

Temanuata Girard défend son pré carré

Face aux nouvelles technologies, Temanuata Girard n’a pas peur de ramer à contre-courant. Car pour elle, l’avenir de l’agriculture ne réside pas dans la modernisation à tout crin, mais bien dans une pratique traditionnelle.

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Après avoir vécu quelques années en Polynésie, Temanuata est revenue en France pour reprendre la ferme de ses arrières grands-parents.

EPJT

« Je n’accepterais pas que mon associée installe un robot de traite. » Temanuata Girard est une passionnée. Cette quadragénaire, de mère polynésienne et de père tourangeaux, travaille sept jours sur sept à la ferme d’Ave, sur la commune de Luynes (Indre-et-Loire). Elle produit du fromage de chèvre qu’elle vend dans le département.

Il y a quinze ans, elle a racheté avec son père la ferme de ses arrières-grands-parents. Temanuata s’est associée à Marion et à son père pour développer l’activité. « J’ai passé mes vacances avec mes grands-parents à la ferme. Et déjà à l’époque je regrettais de voir qu’il y avait 50 hectares disponibles et que l’on n’arrivait pas à en faire quelque chose. »

Temanuata Girard porte des bottes couvertes de boue qui contrastent avec ses yeux maquillés. Ses mains sont abîmées par le travail de la terre. Elle n’est pourtant pas une fille des champs. Elle a surtout vécu en ville. Mais la nature et les animaux l’ont toujours attirée. D’ailleurs, au sein de son troupeau, chaque chèvre porte un prénom.

Une question d’organisation

Temanuata s’occupe de 50 chèvres et de 12 vaches. Un effectif volontairement restreint. « Je ne veux pas avoir plus de 70 bêtes », affirme-t-elle. Dépasser ce nombre reviendrait pour elle à entrer dans une logique d’élevage intensif. Ce qui ne correspond guère à sa vision de l’agriculture traditionnelle. Ainsi, pas plus de deux traitements antibiotiques sont pratiqués par an, en vertu de la législation sur l’agriculture biologique.

Tous les matins, pendant une heure l’agricultrice trait ses chèvres. Elle vent ses fromages à des particuliers, via une Amap ou bien lors d’événements locaux comme le festival Terres du Son. Ce commerce direct permet selon elle « une véritable transparence » auprès des clients. Cependant, il n’y a pas de ventes possibles de Noël à mars car c’est une période durant laquelle les chèvres ne produisent pas de lait. « Je respecte ce cycle de la nature. Je pourrais travailler par insémination artificielle pour avoir du lait toute l’année. Mais mon but est de produire suivant les lois de la nature. »

« Ma volonté n’est pas d’amasser de l’argent, mais de bien vivre », ajoute-t-elle. Et de fait, si elle travaille d’arrache-pied, pour assurer la stabilité financière de son exploitation, elle est obligée de compter sur le salaire de son mari, employé à la mairie de Luynes.

Temanuata considère qu’il est important de distinguer la vie professionnelle et la vie privée. « Dans ce métier il vaut mieux ne pas travailler avec son conjoint. C’est une question d’organisation. » Dans le cas contraire, si le couple souhaite partir en vacances, cela fait deux personnes en moins pour s’occuper des animaux. Dans une petite ferme comme la sienne, c’est inenvisageable.

Une femme engagée

Temanuata doit composer avec un emploi du temps très chargé : travail à la ferme, quatre enfants et engagement syndical. Elle est en effet porte-parole de la confédération paysanne de l’Indre-et-Loire et siège au comité national à Paris. Elle y défend les valeurs d’une agriculture respectueuse de l’environnement, qui privilégie la qualité à la quantité de la production. L’agricultrice se bat aussi pour le maintien des aides allouées aux petites exploitations.

Temanuata est bien consciente du contexte difficile : « Aujourd’hui, nous sommes en pleine crise de l’élevage. Le litre de lait est acheté aux paysans à moins de 30 centimes. Ce prix n’équivaut même pas à son coût de production. Il faut donc arrêter d’inciter les jeunes agriculteurs à faire des emprunts, qu’ils ne sont pas en mesure de rembourser. » Elle souhaiterait que soient développées des petites exploitations, où le lait serait produit sainement et en respectant la nature. Cela ne nécessiterait pas d’investissements trop importants.

Temanuata s’est aussi essayée à la vie politique en 2014. Elle s’est présenté aux municipales de Luynes à la tête d’une liste sans étiquette. Elle n’a pas été élue mais a obtenu un siège de conseillère municipale qu’elle a quitté l’année suivante. Elle ne souhaitait pas cumuler cette fonction avec son engagement syndical. « Siéger au comité national de la confédération, c’est autre chose que de choisir la couleur du portail de la mairie », plaisante-t-elle.

Naïla DERROISNE & Medhi CASAURANG-VERGEZ

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