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Oublier les pesticides

Les étudiants de première année ont travaillé sur des thématiques articulées sur un reportage et un portrait. Parmi leurs préoccupations : l’utilisation des pesticides, leur impact sur l’alimentation et les solutions possible pour les éviter.

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Corentin Dionnet/EPJT

Potagers : les pesticides résistent Avec le retour des beaux jours, qui n’a pas envie de profiter d’un week-end pour retourner un bout de terre ? La France compte quelque 17 millions de jardiniers amateurs. Mais attention, nombre d’entre eux utilisent encore des produits phytosanitaires. Chaque année, ils déversent environ 5000 tonnes de pesticides. Des alternatives existent et se développent.

Jean-François et ses amis en sont un bon exemple. Ils louent un potager dans un jardin familial à Tours et tentent pour la première fois de faire pousser des légumes en permaculture. Un jardin 100 % bio pour profiter du grand air mais, surtout, pour manger des produits de qualité.

Alors jardinons, oui, mais pas n’importe comment.

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Bastien Bougeard/EPJT

La sûreté alimentaire, un combat aux multiples facettes. Le risque alimentaire mobilise de nombreux moyens humains et matériels. Le laboratoire de Touraine veille à la sécurité des consommateurs. Il mène une lutte quotidienne contre les méfaits des pesticides et les écarts des producteurs. Mais la structure doit faire face à la concurrence des laboratoires privés.

A l’autre bout de la chaîne, Clara Dupré est propriétaire de 2 hectares de terrains à Fondettes. Son jardin maraîcher, « la Petite Fève », est garanti sans pesticides. Ici, le désherbage se fait à la main et les coccinelles font office d’insecticide.

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Martin Esposito/EPJT

Sale temps pour les abeilles Les pesticides ne sont pas seulement néfastes pour les humains. Ils participent à la baisse inquiétante du nombre d’abeilles dans nos campagnes. Principaux accusés, les neuropesticides. Mais les apis mellifera sont confrontées à bien d’autres dangers : , acariens, pollution, malnutrition et même dénutrition… Leur importance est pourtant vitale pour la nature et pour notre alimentation. Sans elles, pas de légumes, pas de fruits, plus de miel. Les apiculteurs tirent la sonnette d’alarme.

L’ennemi public n°1 des abeilles, c’est sans doute le frelon asiatique. Ce serial killer fait des ravages en France depuis son apparition en 2004. Enseignant-chercheur, Eric Darrouzet mène un projet pour lutter contre ce serial killer pour lequel les abeilles sont des proies faciles.

Les pesticides résistent dans les potagers

Avec le retour des beaux jours, qui n’a pas envie de profiter d’un week-end pour retourner un bout de terre ? La France compte quelque 17 millions de jardiniers amateurs. Mais attention, nombre d’entre eux utilisent encore des produits phytosanitaires. Chaque année, ils déversent environ 5000 tonnes de pesticides. Des alternatives existent et se développent. Alors jardinons, oui, mais pas n’importe comment.

Dans les quartiers nord de Tours, une bonne trentaine de petites cabanes en bois longent le boulevard Daniel-Mayer. Ce jardin familial accueille des parcelles potagères louées pour environ 30 euros par an à des particuliers. Le règlement intérieur est très attentif à ce que plantent ces jardiniers du dimanche. Il stipule en effet que chacun doit cultiver au minimum sept variétés de légumes différentes. Mais,  surprise, aucun de ses articles ne fait mention de l’usage des engrais chimiques.

Surprenant, pas tant que cela en fait car les amateurs de potager sont encore nombreux à utiliser des produits phytosanitaires. Ainsi, Sylvie Potion, 49 ans, qui passe de nombreuses heures dans sa parcelle. En ce dimanche ensoleillé de mars, elle prépare la terre pour semer des pois. Interrogée, elle se montre sensible à la question des produits dangereux. « Je n’utilise aucun désherbant », affirme-t-elle. Mais elle ajoute : «  Enfin…  j’utilise quand même de l’antilimace. Et les engrais ne sont pas interdits. »

Sophie Potiron limite l’utilisation des pesticides dans son potager. Photo : Mathilde Errard.EPJT

A la Riche, de l’autre côté de la Loire, on ne dit pas autre chose. Jean-Marie Bonneau, président du jardin familial Germinal, reconnaît que « 98 % des locataires de jardins utilisent des engrais chimiques ». Il n’est d’ailleurs pas opposé à cette utilisation. « La terre est tellement pompée qu’il faudrait la laisser en jachère pendant un an pour qu’elle se régénère, explique-t-il. Donc les engrais sont plutôt utiles. »

Troisième jardin familial, celui de Cher Grammont Alouette, à Tours Sud, même constat. Gérard Remplière, le président, a conscience des dangers des produits phytosanitaires. Mais dans son hangar de tôle, parmi les sacs de terreau et les plants de salade, une étagère est pleine de bouteilles d’engrais en tout genre : bouillie bordelaise, désherbant pour les allées, soufre… Depuis sept ans, cet homme âgé de 80 ans vend des produits dit « naturels » aux particuliers, notamment ceux du jardin familial. Même s’il n’y croit pas vraiment. Il prend en exemple un insecticide « à base de savon noir », une recette à base d’huile végétale censée faire glisser les insectes des végétaux. La mention « à base de » peut tromper l’acheteur. « C’est juste pour faire vendre. Rien ne vaut le vrai savon noir pour faire disparaître les pucerons. »

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Dans le hangar, des étagères pleines d'engrais en tout genre.

Corentin DIONET/EPJT

L’usage des pesticides est toujours d’actualité. Claude Bureaux, ancien maître jardinier au jardin des Plantes de Paris, se désole de les voir encore autorisés à la vente. « Certains contiennent du soufre, du ferramol (un antilimace, NDLR) ou du sulfate de fer (un antimousse, NDLR). Et cela pollue la microflore, la microfaune et les nappes phréatiques. » Et d’ajouter : « Ma génération (Claude Bureaux a la soixantaine, NDLR) a été une extraordinaire pollueuse. » Il parle de l’époque Round-up, ce produit phytosanitaire, vu comme la solution miracle dans les années soixante-dix, qui est aujourd’hui considéré comme très nocif pour la santé et la nature. Mais qui est toujours utilisé même si on parle de l’interdire aux particuliers.

Le profil type du « gros utilisateur » de produits chimiques, c’est un homme âgé de 55 ans, qui ne se fie qu’à sa propre expérience

Encore aujourd’hui, 5 % des produits phytosanitaires utilisés chaque année en France le sont par des particuliers. La Société d’horticulture de Touraine (Shot) forme les jardiniers amateurs. Tournée vers le zéro phyto, elle leur apprend comment trouver des alternatives. « Pour certaines personnes, il est difficile de se détacher de leurs habitudes », observe Maryse Friot, une des intervenantes. Elle estime que les mentalités évoluent progressivement, notamment chez les jeunes générations, plus sensibles aux problèmes environnementaux. Elles se tournent plus facilement vers le biologique.

Le problème, c’est que la majorité des jardiniers français sont des personnes âgées. La raison en est simple. « Avoir un potager demande du temps, fait simplement remarquer Jean-Marie Bonneau. Il faut l’entretenir toute l’année, le désherber. Pendant la pleine saison, il faut compter au moins deux heures de jardinage par jour. » Selon le rapport Phytoville, sociologie des usages des pesticides dans les jardins amateurs, rédigé en 2010 par les universitaires Denis Salles et Julia Barrault, on distingue un profil de « gros utilisateur » de produits chimiques : c’est un homme âgé de 55 ans qui ne se fie qu’à sa propre expérience. Et qui ne fait donc pas de recherches pour se renseigner sur les risques des pesticides.

Le zéro phyto « ne prend pas plus de temps »

Des alternatives existent pourtant et ce, depuis bien longtemps. Bernadette Durand, 67 ans, est penchée sur ses plants de fraise gariguette. « J’évite de mettre des cochonneries », dit-elle d’un ton ferme. Pour éviter d’utiliser des pesticides, elle a recourt à des astuces de grand-mère, ou plutôt de son père : « Il faisait du bio dans le temps. Il étalait les excréments des tinettes sur le potager », s’amuse-t-elle.

Tout est utile : des cendres de cheminée, du bicarbonate de soude ou encore des coquilles d’escargot écrasées qui gênent le passage de ces invertébrés. Bernadette dispose même des épluchures de bananes près de ses fleurs. « Utiliser des recettes biologiques ne prend pas plus de temps que de pulvériser du désherbant chimique, comme mon voisin par exemple », râle-t-elle en indiquant un potager actuellement en friche.

La plupart des jardiniers cultivent essentiellement pour leur consommation personnelle. Et ils veulent savoir ce qu’il y a dans leurs assiettes. Janette, 49 ans, vient d’acquérir un terrain de 250 mètres carrés. « Je cultive des légumes de qualité, revendique-t-elle. Pas comme ceux qu’on trouve dans les supermarchés. » Elle n’utilise donc aucun produit. Au grand dam de son voisin qui s’est plaint des doryphores qui venaient infester ses plantations. Certains n’hésitent pas à donner des conseils. C’est le cas de Jean-Marie Jault, 67 ans.

Le potager reste aussi un lieu de détente et d’échange. Dans les jardins familiaux de Tours, il n’est pas rare de voir quelques abris transformés en terrasse. Les chaises longues et les parasols sortent dès que le soleil fait son apparition. « Il y a des querelles de jardinage, reconnaît Jean-Marie Jault. Mais il y a toujours du monde pour l’apéro. »

Corentin DIONET et Mathilde ERRARD

Pour aller plus loin

Les pesticides interdits dans les espaces verts en 2017 et les jardins en 2019
Claude Bureaux : jardiner sans pesticides
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Jean-François cultive le potager de demain

Depuis décembre 2015, Jean-François loue, avec quatre amis, un potager dans un jardin familial à Tours. Il tente pour la première fois de faire pousser des légumes en permaculture. Un jardin 100 % bio pour profiter du grand air mais, surtout, pour manger des produits de qualité.

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Jean-François, dans sa parcelle de 250 mètres carrés dans le jardin familial Cher Grammont Alouette.

Mathilde Errard/EPJT

Jean, basket, chemise… Jean-François, la quarantaine, n’a pas l’allure d’un jardinier. Pourtant, depuis décembre 2015, cet architecte loue une parcelle de 250 mètres carrés qu’il cultive avec quatre amis en permaculture. Un mode de jardinage sans engrais chimique basé sur le mélange des espèces végétales et florales. La terre n’est jamais retournée ce qui préserve l’humus. C’est aussi une méthode qui prend soin de l’homme, en facilitant le travail et la récolte des légumes du jardin. Jean-François, qui a le sens de la formule, déclare : « Nous travaillons avec la terre plutôt que contre. » Pour cultiver leur jardin, ils ont choisi la culture sur butte. Celui-ci ressemble donc à une sorte de labyrinthe surélevé, rond, avec des sillons, que l’architecte a dessiné. Le jardin fait figure d’ovni parmi les rangées et les allées bétonnées des voisins.

Deux clôtures plus loin, il discute avec ses voisins Moustapha et Jean-Charles. Ce potager permet aussi de rencontrer des personnes « qui viennent de catégories socio-professionnelles différentes ». Moustapha propose de passer le motoculteur chez ses voisins. Il a aussi donné des arbres fruitiers à Jean-François, dont un figuier venant de Syrie. Entre Jean-Charles et Jean-François, la différence de style est flagrante. Le premier, débrayé, en bretelles, cultive ses légumes dans des rangées méticuleusement organisées. Il taquine Jean-François sur l’allure de son jardin : « Il me fait penser à la soucoupe volante du film de Louis de Funès. » Ce qui amuse beaucoup l’architecte.

« Retourner à la terre »

Jean-François est un homme de la ville. Durant toute son enfance et son adolescence, il a vécu en appartement : Paris, Toulouse et, aujourd’hui, Tours. « Je suis un vrai-faux urbain, aime-t-il à dire. Et j’ai gardé de bons souvenirs de mes vacances à la campagne chez mon grand-père. » Avoir ce potager en ville est donc un moyen de « retourner à la terre » et de « se vider la tête ».  « Il faut lire Candide. Le jardin ne déçoit jamais. »

C’est aussi le moyen de partager de bons moments avec les collègues de sa femme, Francis et Catherine. Cela fait longtemps qu’il souhaite avoir un jardin avec sa compagne, Chloé. La permaculture s’est trouvée être un bon compromis : ils peuvent se relayer et n’ont pas besoin d’arroser souvent grâce à des petits copeaux de bois retenant l’humidité sur les buttes, appelés bois raméal fragmentés (BFR).

Les buttes du potager ont été paillées selon les principes de la permaculture.

Cette méthode est un vrai apprentissage. Jean-François, qui n’a jamais eu qu’un jardin sur son balcon, se lance dans ce projet sans aucune expérience pratique. La théorie est tout de même bien rodée. L’apprenti jardinier a potasser le sujet sur Internet et dans les livres.

Mais entre théorie et pratique, il y a parfois un fossé. Selon le sens du vent, l’abondance des pluies, l’exposition au soleil et le type de terre, le résultat peut être tout autre que celui observé dans un reportage télévisé. « Nous allons très certainement nous tromper dans les associations de plantes, admet-il en souriant. Il se pourrait même que cela ne fonctionne pas et que nous finissions par nous taper dessus, qui sait… » Ce jardin sera donc le laboratoire des expériences de cette fine équipe.

Le voilà donc parti sur la route de cette nouvelle culture bio prônée par les plus écolos d’entre nous. Un moyen, peut-être, de surfer sur la tendance. Jean-François serait-il un écolo voire légèrement bobo ? « C’est la même chose », lâche-t-il légèrement piqué, avant d’hésiter : « Je ne sais pas… peut-être. »

Même si on fait foin des étiquettes, ce potager cultivé en permaculture fait figure d’ovni parmi les jardins ouvriers. Ceux-ci sont carrés, cultivés dans les règles de l’art ou plutôt « selon un guide qu’on nous donne », philosophe l’architecte. Il regarde le jardin de son voisin, tout frais labouré : « Les bases que nous avons apprises, comme retourner la terre, faire tourner les cultures… il faut les bousculer. »

« Si notre projet plante complètement, on se moquera. Tant pis. Nous recommenceront tout depuis le début », philosophe-t-il. Le but n’est pas de faire une démonstration. Plutôt de se passer des supermarchés et du gaspillage. « Je veux avoir le plaisir de voir évoluer ce que je cultive et d’aller cueille ma salade toute fraîche. »

Mathilde ERRARD et Corentin DIONET

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La sûreté alimentaire, un combat aux multiples facettes

Le risque alimentaire mobilise de nombreux moyens humains et matériels. Le laboratoire de Touraine veille à la sécurité des consommateurs. Il mène une lutte quotidienne contre les méfaits des pesticides et les écarts des producteurs. Mais la structure doit faire face à la concurrence des laboratoires privés.

Parçay-Meslay, laboratoire de Touraine. Le Dr José Delaval, directeur général du laboratoire, organise la visite. Il s’engouffre dans une salle dont les paillasses sont couvertes d’objets d’analyses. « Voici la pièce de chimie des pesticides. C’est ici que nous cherchons dans l’eau des molécules dangereuses pour la santé. » Comme soixante-quinze de ses homologues départementaux en France, le laboratoire est agréé par le ministère de l’Agriculture. Ce qui lui permet de mener toutes sortes d’analyses. Il est également l’un des pivots de l’organisation contre le risque sanitaire en région Centre et à ce titre, il travaille avec l’Agence régionale de santé (ARS).

Lorsqu’un accident sanitaire est constaté, l’ARS Centre donne l’alerte. Le laboratoire effectue alors des prélèvements et détermine l’importance du risque. « Nous sommes à la fois pompier et acteur de prévention », confie José Delaval.

En plus d’agir en cas d’alerte, le laboratoire de Touraine peut effectuer des contrôles chez les acteurs de la filière agro-alimentaire (éleveur, abatteur, restaurateurs etc.) qui doivent respecter un ensemble de normes sanitaires européennes surnommé « le paquet hygiène » : « Ces contrôles sont faits pour aider les personnes travaillant dans l’agroalimentaire, explique le Dr Delaval. Nous faisons de la prévention mais cela ne remplace pas l’autocontrôle que tous doivent faire. Nous ne pouvons pas être toujours derrière pour voir s’ils appliquent correctement les règles. » Le directeur du laboratoire admet recevoir très peu de demandes de contrôle : « Nous respectons le choix des personnes qui refusent notre aide ou qui privilégient l’analyse d’un laboratoire privé. »

Vitesse et précision, un aperçu des analyses au laboratoire de Touraine.

Le Laboratoire de Touraine contrôle principalement l’alimentation. Mais « quand on parle d’alimentation, on parle aussi bien de l’alimentation liquide, comme l’eau qui vient du robinet que de l’alimentation solide qui est le morceau de viande dans votre assiette », poursuit le Dr Deleval. La protection de l’eau est un aspect important pour le laboratoire de Touraine. L’ARS saisit couremment le laboratoire pour mener des analyses concernant la pureté de l’eau. « Entre les métaux lourds, les résidus de pesticides qui filtrent dans les rivières, quelque 500 molécules potentiellement toxiques peuvent se retrouver dans l’eau », précise José Deleval. Le laboratoire doit alors détecter l’ensemble de ces produits dangereux pour l’homme. « Nous sommes capables de déceler l’ensemble de ces molécules dans les échantillons d’eau que nous analysons, poursuit le directeur. C’est ce qui nous a permis d’obtenir l’autorisation d’exercer des contrôles sanitaires sur les vins. »

Le laboratoire de Touraine est en effet une des rares structures départementales à être capables d’effectuer des contrôles sur les produits viticoles. Il propose aux viticulteurs de détecter la présence de phtalates dans leur production : « Certains conservent leur vin dans des cuves en époxy car elles coûtent moins chères. Mais en cas de grosse chaleur, elles peuvent se déformer et des résidus peuvent tomber dans le vin et le rendre toxique », détaille José Delaval. « Les très rares personnes qui ont fait cette demande sont des producteurs qui destinent leur production vers l’étranger », poursuit-il.  Il cite la Chine qui a mis en place une réglementation interdisant la présence de phtalates dans les vins.

Malgré la bonne réputation dont jouit le laboratoire de Touraine, ce dernier subit la très forte concurrence des structures d’analyses privées. Plusieurs d’entre eux, essentiellement ceux des firmes Eurofins et Carso, ont les mêmes agréments que le Laboratoire de Touraine pour les contrôles alimentaires. « Ils bénéficient d’importants investissements par rapport à nous, regrette José Delaval. Et ce grâce à l’Union européenne qui a ouvert le marché de l’analyse au début des années deux mille. »

Les structures privées proposent des analyses à des prix défiant toute concurrence et établissent des partenariats. Ainsi, en septembre 2015, Eurofins a signé pour la deuxième année consécutive un contrat avec l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) pour réaliser des analyses sur de très nombreux échantillons. « Nous respectons le choix des personnes qui se tournent vers le privé, confie José Delaval. Mais aujourd’hui, il y a une volonté de la part du privé d’assassiner le secteur public. En somme, ils veulent nous privatiser. »

De surcroît, les laboratoires privées disposent de moyens humains et matériels plus conséquents que les publics. Le groupe Carso emploie 2 500 personnes et possède 30 antennes dans toute la France. Avec ses 110 employés et ses 4 sites en région Centre, le laboratoire de Touraine a des moyens beaucoup plus limités. C’est cette différence de moyens qui permet au secteur privés d’écraser la concurrence du secteur public.

Bastien BOUGEARD

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Potagers : les pesticides résistent
Jean-François cultive le potager de demain

La main verte

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Colin Mourlevat/EPJT

Clara Dupré est propriétaire de 2 hectares de terrains à Fondettes. Son jardin maraîcher, La Petite Fève, est garanti sans pesticides. Ici, le désherbage se fait à la main et les coccinelles font office d’insecticide. 

Clara Dupré, une barre de céréales à la main, s’accorde une courte pause dans une journée qui s’annonce chargée. Le mercredi est en général jour de marché à la ferme. Les visiteurs peuvent alors remplir leur panier de légumes frais et de saison. Mais aujourd’hui, exceptionnellement, la maraîchère a décidé de fermer les portes de son jardin pour s’en occuper pleinement. Cheveux châtains attachés à la diable, vêtue d’un simple pull à capuche vert et d’un bermuda, elle s’apprête à désherber une partie des 2 hectares de son terrain.

C’est après des études en génie environnemental – et quelques hésitations professionnelles – que la jeune femme décide de devenir maraichère. Elle multiplie stages et formations afin de perfectionner ses méthodes de culture. A 3à ans, elle emporte finalement un appel à candidature lancé par l’agglomération de Tours. Et en février 2015, la voilà installée à Fondettes où elle rebaptise son projet « La Petite Fève ».

La jeune maraîchère relève alors un défi : convertir à l’agriculture biologique sa parcelle précédemment gérée par un « conventionnel », c’est-à-dire un exploitant utilisant des pesticides. L’Union européenne préconise un laps de temps de deux ans pour permettre au sol d’évacuer tous les résidus chimiques. A la Petite Fève, seules les cultures semées à partir de février 2017 pourront être certifiées bio et bénéficier du label AB. Ce qui n’empêche pas Clara Dupré de respecter déjà toutes les règles de la culture biologique : pas de pesticides de synthèse, pas de fertilisants chimiques ni de semences génétiquement modifiées.

Mais elle va encore plus loin : elle n’utilise même pas certains produits autorisés en bio comme le Cuivrol ou la bouillie bordelaise. « Je n’ai aucune envie d’apporter ce qui n’est pas indispensable, je préfère passer du temps sur mes cultures. »

« Je préfère choisir une bonne variété de navet, même si elle met plus longtemps à pousser », poursuit la jeune agricultrice. Car la confection d’un produit de qualité commence dès le choix des semences et, à la Petite Fève, c’est souvent le critère gustatif qui l’emporte.

« Les plantes, comme nous, ne sont
pas faites pour être seules »

Pour faire pousser des légumes sans pesticides, Clara Dupré a quelques astuces simples. Un excès d’engrais peut rendre les feuilles trop sucrées et attire les pucerons. Clara privilégie le repos des sols et la rotation des cultures qui permettent de limiter l’appauvrissement des terres en nutriments et minéraux. Autre moyen efficace et naturel pour réguler la population de ravageurs : se doter d’insectes auxiliaires. Coccinelles et perce-oreilles sont donc les bienvenus pour la débarrasser des nuisibles : « Un champ en bonne santé, c’est un champ qui vit. Il faut plusieurs variétés de légumes, des micro-organismes, des bactéries, des vers, des insectes, des champignons. Les plantes sont comme nous, elles ne sont pas faites pour être toutes seules. »

Clara Dupré soutient aussi que les plantes ont des cycles : en respectant la saisonnalité des produits, elle évite ainsi les stress hydriques, les pics de chaleur et les coups de froid sur ses plants de salades, d’oignons, d’épinards, de choux …

Connaissance des plantes, tour de main et travail acharné sont des conditions indispensables pour entretenir un jardin biologique. L’épandage de pesticides n’est souvent qu’une solution de facilité pour les agriculteurs. « Être en bio est plus complexe. Je dois être formée à de nombreuses techniques au lieu de connaître les différentes marques de pesticides. »

Son exploitation progresse techniquement et elle voit ses rendements augmenter depuis un an : « Il y a une vraie demande d’un public qui cherche à manger plus sain. » Mais le bio souffre encore de nombreux clichés : « J’entends souvent dire que le bio ne peut pas nourrir la planète entière, déplore-t-elle. C’est faux. En plus, une culture biologique emploie plus de main-d’œuvre et est meilleure pour la santé. »

Colin MOURLEVAT

Sale temps pour les abeilles

Confrontée à de nombreux dangers, la population des abeilles diminue de façon inquiétante. Les raisons sont multiples : neuropesticides, acariens, pollution, malnutrition et même dénutrition… Leur importance est pourtant vitale pour la nature et pour notre alimentation. Sans elles, pas de légumes, pas de fruits, plus de miel. Les apiculteurs tirent la sonnette d’alarme.

Une mare, un poney court sur pattes nommé Titan et une vingtaine de petites ruches surélevées. L’entrée d’Apis 37, , un magasin tenu par Alain Marchais à Veigné (Indre-et-Loire), ressemble plus à une ferme qu’à un rucher. Aucune abeille dans les parages, aucun bourdonnement, cela paraît presque trop calme. « Il ne fait pas très beau donc elles sortent moins », explique le gérant. Son magasin est un véritable sanctuaire dédié aux amateurs d’apiculture : pots de miel de toute sorte, ruches en bois ou en plastique et même un panneau où sont exposées des alvéoles.

Un lieu à la hauteur de la passion d’Alain Marchais, apiculteur depuis dix ans. Il possède 200 ruches, dispersées sur plusieurs sites. Il appartient au petit cercle fermé des professionnels. En Europe, ils ne sont que 3% des apiculteurs à vivre de cette passion (source Apiterra).

Tout comprendre sur la vie des abeilles.

Depuis dix ans, il a observé une baisse continue du nombre de ses protégées. « Les jeunes générations seront les dernières à voir des animaux sauvages vivants dans notre société », affirme-t-il. Des propos alarmistes, mais non sans fondements. Dans un article du Figaro du 12 mars, Henri Clément, porte-parole de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf), évoque la mort de 300 000 colonies d’abeilles chaque année. Soit une mortalité moyenne de 30 % par an, contre 5 % en temps normal. Des chiffres inquiétants quand on sait que la longévité d’une abeille ouvrière est déjà courte : cinq semaines, hors hiver. Sans les abeilles, pas la peine de penser manger des fruits ou des légumes, « il n’y aurait que des plantes autofertiles comme le riz ou les céréales par exemple ».

Tous les ans déjà, des milliers de plantes disparaissent, faute de pollinisateurs

L’utilisation des insecticides qui contiennent des néonicotinoïdes sur les fleurs pollinisées est l’une des premières grandes causes de mortalité. Derrière ce terme barbare, se cachent des neurotoxiques qui vont affecter le système nerveux des abeilles et les tuer de manière progressive : perte de la mémoire, désorientation, paralysie… Arrivés dans l’agriculture il y a un peu plus de vingt ans, ils sont en partie coupables de la fin de la « belle apiculture », comme la qualifie Alain Marchais avec nostalgie. « Dans les années quatre-vingt-dix, les ruches les moins productives donnaient 50 kilos de miel. Aujourd’hui, même avec un travail acharné, on peine à produire 40 ou 45 kilos », se désole-t-il. L’apiculteur est d’autant plus en colère qu’il était déjà de ceux qui manifestaient contre les neuropesticides au moment de leur introduction en France.

La disparition des abeilles n’est pas due aux seuls produits chimiques. Les changements climatiques et environnementaux ont également leur part car ils ont entraîné des problèmes de dénutrition. « Nos abeilles crèvent de faim huit mois par an en moyenne. Á partir du 10 juillet, il n’y a plus de nourriture. » Herbivore, l’apis mellifera a besoin de plusieurs litres d’eau non polluée, dite eau propre, et de matières organiques apportées par le miel et le pollen pour se nourrir. « Elles deviennent très agressives pour protéger le peu de nourriture qui leur reste et il est très compliqué de travailler dans ces moments-là », confie l’apiculteur.

Un problème majeur pour Alain Marchais qui n’a pourtant pas peur de se faire piquer. Il est devenu insensible aux dards de ses abeilles et travaille sans gants. « Jusque dans les années quatre-vingt-dix, nous n’avions rien à faire. Les abeilles disposaient d’assez de nourriture, raconte-t-il. Désormais, nous sommes obligés de les nourrir nous-mêmes si nous voulons qu’elles traversent l’hiver. » Elles souffrent donc de dénutrition mais aussi de malnutrition. Avec la pollution de l’eau et de l’air, les abeilles ingèrent des aliments contaminés qui les rendent malades. Le manque de ressources en eau propre a donc un impact non négligeable.

Les abeilles ont également leurs prédateurs. Le moins connu, et pourtant l’un des plus dévastateurs, est l’acarien varroa. Originaire d’Asie du Sud-Est et découvert en France en 1982, ce parasite se nourrit de l’hémolymphe de l’abeille – équivalent du sang – la privant ainsi de nombreuses cellules sanguines et de protéines. Il peut entraîner des malformations pour les larves et les nymphes, rendant l’avenir des abeilles et celui de la colonie plus qu’incertain. Si une ruche n’est pas traitée à temps, toute sa population peut périr en quelques années. Quelque 28 virus dus à cet insecte ont déjà été répertoriés.

Pour éradiquer l’acarien, le gouvernement a d’abord recommandé les produits chimiques. D’autres méthodes existent pourtant. Des substances présentes naturellement dans les ruches, comme l’acide organique, permettent de réguler le nombre de parasites.

Alain Marchais est inquiet pour l’avenir des abeilles. Pour les sauver, pas beaucoup de solutions. « Nous sommes dans un système qui ne fonctionne plus depuis longtemps. » Contre vents et marées, il tente de faire preuve d’optimisme. Il a ainsi ouvert une école, l’Académie des ées. « Ées, c’est le nom des abeilles en patois tourangeau », précise-t-il. Cet établissement permet de construire un réseau d’apiculteurs, un métier souvent solitaire. Elle permet aussi de sensibiliser les plus jeunes et leur faire prendre conscience de la place que les abeilles dans notre environnement. Pour lui, ce sont aux jeunes générations de trouver d’autres moyens de produire, plus propre, plus saines. « C’est à eux d’innover. Désormais, nous, les apiculteurs de la vieille école, nous ne pouvons que les orienter. »

Martin ESPOSITO, Cyrielle JARDIN et Yleanna ROBERT

Les abeilles, leurs ennemis – Quiz

Lequel ne représente pas un danger pour l’abeille?

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Laquelle de ces affirmations est vraie ?

Les faux bourdons n’ont pas de père.

La reine donne toujours naissance à des femelles si elle est suffisamment nourrie.

Un œuf d’abeille éclot en 3 heures.

Une abeille naît avec un rôle fixe (ouvrière, nourrice, etc).

Quelle est l’espérance de vie d’une abeille ouvrière?

5h

5 jours

5 semaines

5 mois

Lorsqu’une ruche est attaquée par un frelon asiatique, les abeilles…

attaquent le frelon.

abandonnent la ruche.

se cachent dans la ruche.

sacrifient les mâles.

Que pourrait-on continuer à trouver dans la nature même si les abeilles venaient à disparaître ?

Des kiwis

Des oignons

De la menthe

Des amandes

En quelle année tous les produits contenant des néonicotinoïdes ont-ils été interdits ?

1999

2004

2008

2016

Quel ministre s’est opposé à l’interdiction des néonicotinoïdes?

Ségolène Royal (Ecologie)

Stéphane Le Foll (Agriculture)

Emmanuel Macron (Economie)

Jean-Michel Baylet (Aménagement du territoire)

A quelle période de l’année se déroule la semaine pour les alternatives aux pesticides ?

Mars

Mai

Juillet

Septembre

Le frelon asiatique, ennemi public n° 1 des abeilles

Prédateur redoutable, le frelon asiatique fait des ravages en France depuis son apparition en 2004. Enseignant-chercheur, Eric Darrouzet mène un projet pour lutter contre ce serial killer pour lequel les abeilles sont des proies faciles.

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EPJT

Des nids de guêpe et des termitières envahissent le bureau d’Eric Darrouzet. Pour ce quinquagénaire, ce sont des outils de travail dont il n’est pas peu fier. Les cheveux grisonnants et les yeux bleus clairs, il parle avec les mains. Rien ne le prédestinait à étudier les insectes. Il s’imaginait d’abord médecin. Mais il échoue aux examens et se tourne alors vers la biochimie. Le monde des insectes est venu à lui sans qu’il l’ait vraiment cherché. Depuis 2011, à l’Institut de recherche sur la biologie de l’insecte (Irbi) à Tours, il étudie le frelon asiatique, un insecte dont il «ne connaissait rien » jusque-là mais dont il est rapidement devenu le spécialiste.

Le frelon asiatique, c’est une espèce invasive, un prédateur redoutable, qui s’attaque à tous les insectes qu’il peut dénicher. Observé pour la première fois en France en 2004, il envahit progressivement le Sud et l’Ouest de l’Europe. Il est particulièrement présent au Portugal et en Belgique. Egalement dans le Centre-Val de Loire. Eric Darrouzet se trouve donc dans la bonne région pour étudier le phénomène : « Les apiculteurs de la région constatent que leurs colonies ne cessent de diminuer. L’une des causes de cette catastrophe est le frelon. »

« Le frelon asiatique n’a aucun effet bénéfique sur l’environnement »

Les ruchers, parfois occupés par des dizaines de milliers d’abeilles, sont en effet pour ce prédateur une réserve de proies. Les abeilles qui ne sont pas dévorées sont stressées et restent cachées dans leurs ruches. Les réserves de nourriture diminuent alors et les pontes des reines sont moins abondantes. Autant de conséquences qui peuvent, à terme, entraîner la disparition totale des colonies attaquées.

L’augmentation de la mortalité des abeilles a un impact considérable sur l’économie du secteur apicole. « Le frelon asiatique n’a aucun effet bénéfique pour l’environnement », tranche Eric Darrouzet. Il est régulièrement sollicité par les apiculteurs. « Nous les tenons au courant de la situation et ils participent aux réunions d’information. »

L’Irbi tente de trouver des solutions pour supprimer ce nuisible. L’homme doit devenir le prédateur du frelon et, pour cela, Eric Darrouzet met à profit ses talents de bricoleur. Il a créé, avec son équipe, un piège dans lequel un liquide spécial attire les frelons. Les pièges traditionnels posent un réel problème : pour 300 frelons piégés, 30 000 autres insectes peuvent être attrapés, y compris des abeilles. L’objectif du chercheur est donc de mettre au point des pièges sélectifs, qui ne capturent que les frelons. Il utilise pour cela des phéromones de synthèse. Jean-Luc Mercier, son collègue, explique qu’il « s’agit de comprendre comment les insectes fonctionnent et réagissent à leur environnement ».

Les prototypes, qui ressemblent à des bouteilles renversées, sont pour l’instant exposés dans le bureau d’Eric Darrouzet. Il souhaite pourvoir les commercialiser grâce à un partenariat industriel. Il évoque aussi un système de radio-tracking. Grâce à un capteur posé sur un frelon, les chercheurs pourraient le suivre et trouver des nids à détruire. L’idée d’utiliser la technologie plaît à cet adepte de la science-fiction. Au détour de la conversation, il cite volontiers des films comme Alien et Terminator. Des histoires d’invasion. Décidément, elles sont partout.

Changer le futur

L’avenir semble se préparer maintenant. Eric Darrouzet pense que les projets de collaboration avec la Belgique et l’Italie peuvent apporter beaucoup dans le processus d’éradication. L’important est « de trouver des techniques pour attaquer l’espèce, jusqu’à l’éliminer du continent européen. C’est peut-être utopique, mais on essaie. Si on ne fait rien, il va juste rester là ». Dans ce cas, un nouvel équilibre pourrait se mettre en place, où l’abeille n’aurait peut-être plus sa place. Les problèmes rencontrés dans l’apiculture et l’agriculture rendraient l’environnement « socialement inacceptable ». Eric Darrouzet et son équipe font tout pour tenter d’éviter ce scenario catastrophe. Avec leurs moyens.

Une baisse de la population des frelons se fait parfois sentir, sans que les causes puissent en être établies. Il reste donc des choses à découvrir, et pas seulement sur les frelons. Le spécialiste ne donne pas de piste, mais sa tête semble déjà bourdonner d’idées.

Martin ESPOSITO, Cyrielle Jardin et Yleanna ROBERT

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