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Sohann et ses deux mamans dans leur jardin.

Salomé Raoult /EPJT

Il y a cinq ans, la loi Taubira légalisait le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels. Caroline et Lucie se sont unies en 2017 et sont mères d’un enfant de 4 ans. Des mamans comme toutes les autres. Pourtant, aujourd’hui encore, partisans et opposants au mariage pour tous débattent de leur droit à la procréation.
Par Robin JAFFLIN et Salomé RAOULT

Lucie : « Ma famille, c’est ma femme et mon fils »

Lucie et Caroline sont en couple depuis une dizaine d’années. Mères de Sohann, 4 ans, elles vivent à Langeais, loin des polémiques. 

Un bel après-midi de printemps. Un ciel nuageux qui laisse entrevoir les rayons du soleil. La Loire qui s’étend, majestueuse. Nous sommes à Langeais et c’est ici que vivent Caroline, Lucie et leur fils Sohan. Caroline, 40 ans, cheveux courts et piercing à l’arcade, accueille avec un grand sourire. Dans le salon, trainent des jouets. La grande baie vitrée donne sur le jardin. L’ambiance est chaleureuse.

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De retour de l'école, comme tous les gamins, Sohann se rue sur le goûter. Après l’effort, le réconfort.

Robin Jafflin /EPJT

Caroline et sa femme, Lucie, 37 ans, se sont rencontrées en 2007. Le 1er  janvier 2008, un premier baiser en sortant du travail officialise leur relation. Toutes les deux ont auparavant vécu avec des hommes. Lucie confie avoir eu une révélation en rencontrant Caroline, « J’ai compris tout de suite que je n’aimerai plus un homme. » Pour Caroline c’est différent. Adolescente, déjà, les filles l’attirent. Mais c’est quand elle se marie, avec un homme, qu’elle rencontre une femme et qu’elle comprend, à ce moment précis, qu’elle est homosexuelle.

Une vraie vie de famille

Toutes les deux sont auxiliaires de puériculture de nuit aux urgences pédiatriques de Tours. Ce soir-là, c’est Caroline qui travaille. Pour pallier les répercussions que leurs horaires peuvent avoir sur leur vie de famille, les deux femmes alternent une nuit sur deux. L’une et l’autre sont ainsi présentes pour Sohann, leur fils.

Il est 16 h 30, l’heure d’aller le chercher à l’école. Aujourd’hui, puisque Caroline va travailler, c’est Lucie qui s’en occupe. Sohann est en moyenne section de maternelle. Sur le trajet, Lucie confie être « moins sociable » que sa femme, « Quand c’est Caroline qui va chercher notre fils, elle fait la bise, rigole avec tout le monde… Moi ce n’est pas dans mon tempérament », dit-elle en riant. Sohann sort de sa classe et après un câlin à « Mamou », comme il l’appelle, il passe tout le chemin, jusqu’à la voiture, à jouer, à rigoler avec ses camarades.

À la maison, c’est l’heure du goûter. Après quelques gâteaux et un bol de chocolat chaud, l’enfant raconte sa journée. Aujourd’hui, Sohann mangeait à la cantine. « Pas les déjeuners qu’il préfère », glisse Caroline. Puis le garçonnet se précipite dans le jardin pour jouer avec Lali, la petite voisine. « N’oublie pas de bien fermer la porte », lui lance Caroline.

Sur un coin de table, des petits post-it. Comme tous les enfants, Sohann a des expressions étonnantes. Il parle notamment de « lobinome de vacances » ou encore de « trofulseur pour avion ». Et comme toutes les mamans, Caroline et Lucie ont décidé de les noter sur des petits papiers qu’elles gardent précieusement. Elles comptent bien en faire un recueil.

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Les mamans écrivent sur des petits papiers les mots d'enfant de Sohann.

Robin Jafflin /EPJT

 Celle que le petit garçon appelle « Maman », c’est Caroline. Elle l’a porté, pour une raison très simple : « Je suis la plus âgée. Comme nous souhaitions avoir deux enfants, à l’image de la petite famille que l’on voit partout, nous avons décidé que je porterai le premier et Lucie le deuxième. » Mais le couple a changé d’avis, il n’aura qu’un enfant. Lucie est donc surnommée « Mamou ». Mais de l’aveu du couple, « ce ne sont que des mots pour nous discerner, il n’y aucune différence sinon ».

 « Nous sommes lesbiennes, pas stériles »

Avoir un enfant était pour elles un rêve, la concrétisation de leur amour. Pour un couple homosexuel, même si c’est plus facile pour un couple lesbien que pour un couple gay, rien n’est simple. Aller en Espagne ? En Belgique ? Demander à un ami ? Les deux femmes ont retenu la troisième solution. Un proche, dont elle n’ont pas souhaité donner le nom, a décidé de leur faire « ce très beau cadeau ».

Autrement dit, cet homme, « sans antécédents de santé » exigeaient-elles, a fait don de son sperme et l’insémination a eu lieu au domicile de Caroline et Lucie. Lui ne se revendique pas comme le père mais comme un simple géniteur. Il n’entretient aucun lien intime avec Sohann mais répondra à ses interrogations s’il en a un jour.

« Quand j’ai présenté Caroline à mes parents, ma mère a tout de suite réagi en me disant que nous n’aurions jamais d’enfant. Nous sommes lesbiennes, pas stériles ! » s’indigne Lucie. L’annonce de la grossesse, en tout cas, a été très bien accueillie par les deux familles.

Le couple s’assume totalement, « Nous ne nous sommes jamais cachées. » Pour elles, une famille type n’existe pas. « Qu’elle soit hétéro ou homo, une famille a toujours des particularités. Le principal, c’est que les deux parents s’aiment, quel que soit leur sexe. » Les possibilités d’élever un enfant sont multiples, il n’y a pas qu’un seul et unique modèle. C’est d’ailleurs sur ce principe que Lucie et Caroline éduquent leur fils. « Ma famille, c’est ma femme et mon fils », ajoute Lucie.

« Nous l’avons fait pour lui, pour le protéger »

Toutefois, être parent quand on est homosexuel peut s’avérer compliqué administrativement. Pacsé en 2009, le couple ne voulait pas spécialement se marier. Mais avec l’arrivée de Sohann en 2014, le couple a décidé de sauter le pas afin qu’il ait officiellement deux parents devant la loi. « Nous l’avons fait pour lui, pour le protéger, on ne sait jamais ce qui peut nous arriver », explique Caroline.

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Sohann, au destin suspendu à une décision de justice.

Robin Jafflin/EPJT

Le 1er avril 2017, elles se sont dit « oui », lors d’une cérémonie familiale, en toute simplicité. Pourtant, sur le livret de famille, le nom de Lucie n’apparaît pas encore. Elle n’a aucun droit sur Sohann, elle n’est pas considérée comme son parent.

Quelques mois après leur mariage, avec l’aide d’un avocat, le couple a entamé les démarches et a constitué un dossier pour prouver que Lucie est  « une bonne mère » afin qu’elle puisse adopter Sohann. Cette procédure est longue. Et les frais d’avocat et de notaire qui peuvent d’ajouter sont coûteux, environ de 1 500 euros. Tant que la réponse n’est pas tombée (encore quelques mois), la famille craint l’accident qui peut faire exploser la famille et remettrait en cause l’avenir de Sohann.

Sohann débarque soudain dans le salon. « Mamou, quand tu seras ma vraie maman, je te ferai un gros câlin. » Lucie le regarde alors dans les yeux : « Tu es déjà mon fils Sohann. » Songeur, l’enfant retourne lentement vers la balançoire.

Pour aller plus loin

L’homoparentalité, une aventure

Un débat toujours d’actualité

La loi Taubira de 2013 divise encore aujourd’hui. Elle donne aux couples de même sexe le droit de se marier et d’adopter un enfant. La Manif pour tous et SOS Homophobie s’opposent l’une à l’autre dans un contexte où le droit à la procréation pour les couples homosexuels pourrait être revu.

Emmanuel Macron tweetait le 9 avril, après un discours devant les évêques de France : « Chaque jour l’Eglise accompagne des familles monoparentales, homosexuelles ou ayant recours à l’avortement en essayant de concilier ses principes et le réel. » Mais force est de constater que certains de ces évêques et de nombreux groupes, proches d’un catholicisme quasi extrémiste, ont soutenu en 2012 la Manif pour tous, ce mouvement qui refusait la loi. « La loi Taubira veut faire disparaître la différence homme-femme, mettant ainsi en pratique l’idéologie du genre dans le domaine du mariage », clamait-elle.

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Source : L'obs, INSEE

Robin Jafflin et Salomé Raoult /EPJT

 

Cette opposition est venu alors directement se confronter aux organisations défendant les droits LGBT (lesbienne, gay, bisexuel, transexuel). C’est le cas de SOS Homophobie qui a vu dans la loi Taubira « la fin d’une discrimination historique. Le Code civil français réservait le mariage aux couples hétérosexuels. Il est important d’avoir la faculté de choisir, de se marier comme de ne pas se marier, de pouvoir adopter comme de ne pas le faire. Tous les couples de même sexe ne se marient pas », souligne Joël Deumier, président de l’association.

« Quotidien marqué par des injustices sociales »

Cinq ans après, les revendications ne concernent plus directement le mariage entre personnes de même sexe mais ses conséquences. Celles-ci sont au centre de polémiques et, notamment, en ce qui concerne l’enfant et son adoption.

Pour la Manif pour tous, cette loi a ouvert la voie aux demandes de procréation médicalement assistée (PMA) et de gestation pour autrui (GPA) pour les couples homosexuels, « entraînant de facto la marchandisation de l’enfant. Ne pas faire de l’enfant l’objet d’un commerce explique aujourd’hui notre combat contre la légalisation de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes. Elle entraînerait à court terme une loi autorisant la GPA », explique la Manif pour tous. 

Chez SOS Homophobie, la « marchandisation » de l’enfant n’est pas un mot qui a lieu d’être dans le débat, l’association revendique un droit pour la femme, notamment, dans un principe d’égalité.

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Source : L'obs, INSEE

Robin Jafflin et Salomé Raoult /EPJT

L’extension de la PMA est la priorité de SOS Homophobie en 2018 : « Pour des milliers de femmes seules ou de couples de femmes, fonder une famille est très compliqué car elles doivent se rendre à l’étranger pour bénéficier d’une PMA. C’est un quotidien marqué par les injustices sociales et des inégalités financières par rapport aux couples hétérosexuels qui, aujourd’hui, ont le droit de faire une PMA en France en toute légalité. » SOS Homophobie souhaiterait en plus de la PMA, qu’une mesure « établissant la filiation automatique des deux parents avant la naissance de l’enfant soit adoptée rapidement dans un climat apaisé et sans haine ».

 Ça ne sera pas pour cette année. La réponse du gouvernement concernant l’extension de la loi sur la PMA aux couples lesbiens et aux femmes seules devait être donnée en juillet dernier, à l’issue des débats sur la bioéthique. Le calendrier a « évolué ». Le Comité national d’éthique devrait rendre mi-septembre un avis. Le gouvernement devra ensuite présenter un projet de loi sur les questions de bioéthique – dont la PMA – pour un débat au Parlement l’année prochaine.

« Banalisation de l’homosexualité et de l’homoparentalité »

La regard sur la communauté LGBT semble avoir évoluée depuis 2013 en France. Pour la Manif pour tous, « il n’existe pas d’évolution sociétale visible, les mariages homosexuels ne représentent que 3 % des mariages et leur nombre a tendance à diminuer », une affirmation qui est à nuancer.

Un pic de mariages homosexuels a en effet été constaté en 2014 (10 522) mais on assiste progressivement à une stabilisation autour des 7 000 mariages par an, selon l’Insee. SOS Homophobie a observé, elle, « une plus grande inclusion des personnes LGBT. La loi a favorisé la banalisation de l’homosexualité et de l’homoparentalité. Une banalisation essentielle ». Apparemment, les LGBT semblent mieux intégrés qu’auparavant.

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Source : L'obs, INSEE

Robin Jafflin et Salomé Raoult /EPJT

 

Mais les actes malveillants à leur égard sont en augmentation. SOS Homophobie entretient une ligne d’écoute de soutien, de conseil et d’information. Elle permet aux victimes d’homophobie de sortir de l’isolement. Créée le 11 avril 1994,Déjà, lors des débats sur le mariage pour tous, l’association enregistrait « un pic de +78 % des actes homophobes. Les personnes LGBT, leurs amis, leur famille ont été profondément choqués par les débats qui ont entouré le projet de loi du mariage pour tous ».

Aujourd’hui, la haine est toujours d’actualité. Dans son rapport sur l’homophobie de 2017, SOS Homophobie constate une augmentation de près de 20 % des actes « LGBTphobes » .

La Manif pour tous, aidée par des personnalités fortes et une mobilisation importante, a indirectement encouragé un discours violent et haineux. Cinq ans après la loi Taubira, la remise en cause du mariage homosexuel n’est plus d’actualité, mais la question de la PMA a besoin de réponses urgentes.

Les auteurs

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