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Les Espé en attente

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Les étudiants de l'Éspé de Paris défilaient avec les fonctionnaires lors de la manifestation du 22 mars 2018.

Alice Blain et Ariel Guez / EPJT

Le ministère de l’Education nationale prépare une réforme des Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation. Ce projet inquiète les syndicats de l’éducation et les étudiants.

Par Alice BLAIN et Ariel GUEZ

Encore une réforme

Alors que des dysfonctionnements réguliers touchent les Espé depuis cinq ans, le ministère de l’Éducation nationale prépare une réforme en profondeur. Si les étudiants pointent du doigt les problèmes de leur formation, la réforme annoncée ne les rassure pas.

 

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Cinq ans après leur mise en place, les Espé sont dans le viseur du gouvernement.

Alice Blain / EPJT

Les jeunes enseignants souffrent. Il est de plus en plus difficile pour eux de se faire titulariser. Le nombre de licenciements des enseignants-stagiaires a doublé entre 2012 et 2016. Tous sortaient pourtant d’un an de formation, au moins, dans une école supérieure du professorat et de l’éducation (Espé).

Les étudiants soulignent depuis longtemps des dysfonctionnements au sein de ces écoles. Entre leur mise en place en 2013 et aujourd’hui, les Espé d’au moins cinq académies, réparties sur l’ensemble du territoire, ont connu des mouvements de grève. La contestation des étudiants a pris de l’ampleur avec la médiatisation de la grève de l’Espé de Grenoble, en avril 2017.

Parmi leurs principales revendications, la fin de cours jugés inutiles au métier et, surtout, d’avantage de places pour la formation pédagogique. « À l’Espé, nous étions des étudiants, nous étions très encadrés par des formateurs qui nous notaient. Dans les établissements où nous enseignions, au contraire, nous étions en autonomie totale, comme un prof normal. Cela nous obligeait une véritable volte-face hebdomadaire», explique Jean, gréviste en 2017 et aujourd’hui titulaire remplaçant dans le second degré en Essonne.

Du côté des administrations, le son de cloche est différent. Jacques Ginestié, directeur de l’Espé d’Aix-Marseille et président du réseau national des Espé, souligne, dans une interview accordée en 2016 au site d’information sur l’éducation VousNousIls.fr, que, malgré la création très rapide de ces écoles, les retours étaient « tous globalement positifs ».

À Lille, par exemple, le changement récent de direction a permis d’apporter une nouvelle impulsion à la formation des futurs enseignants. Afin d’enrichir et de diversifier les enseignements, de nombreux partenariats internationaux ont été mis en place, notamment avec l’Amérique du Sud.

Une réforme qui fait débat

L’Éducation nationale prépare une réforme en profondeur. La Fédération éducation, culture et recherche de la CGT (CGT-FERC) l’a annoncé le 9 février dernier dans un communiqué présentant ce qu’elle nomme le « projet Blanquer ».

Le projet est dans les tiroirs de la rue de Grenelle depuis plusieurs mois. Si le ministère de l’Education nationale se refusait à tout commentaire au printemps dernier, Jean Michel Blanquer et Frédérique Vidal ont approuvé plusieurs des recommandations de la Cour des comptes qui vont vers une refonte totale des Espé. En juin, M. Blanquer annonçait au magazine Sciences et Avenir qu’il voulait que cette réforme ait un impact dès septembre 2019.

Actuellement, le concours d’admissibilité s’effectue en fin de première année de master (M1). Si la réforme, telle qu’elle est présentée par la CGT, s’applique et si le ministère suit les recommandations du palais Cambon, il serait placé en fin de troisième année de licence. Ainsi, les admis auraient deux années de master en alternance au lieu d’un an actuellement. La titularisation suivrait la validation du master.

Une mesure saluée par Cécile Giron, formatrice à l’Espé de Paris. Selon elle, cela permettrait aux étudiants de se dédier pleinement à leur formation pendant deux ans. Actuellement, les futurs enseignants se consacrent surtout à la préparation du concours, explique-t-elle. Avec cette réforme « ils seront vraiment dans une logique de professionnalisation», dès la première année.

Cette réforme doublerait également le temps de formation rémunérée après le concours. Pour limiter un tel coût, les futurs enseignants-stagiaires auraient un statut proche des contractuels. La CGT redoute des rémunérations au rabais, à hauteur de 450 euros par mois en M1 et de 900 euros en M2.

Franck Loureiro, secrétaire général adjoint de la SGEN-CFDT, s’oppose à ce type de « mauvais contrats». Le syndicat préférerait un statut d’apprenti, qui assurerait selon eux une meilleure rémunération et revaloriserait l’apprentissage, souvent considéré comme voie de garage au sein même de l’Éducation nationale.

On risque d’envoyer au casse-pipe des gamins de 20 ans

Le calendrier de la formation changerait lui aussi. Les enseignants-stagiaires assureraient un tiers temps dès la première année, puis en deuxième année un mi-temps au rythme actuel : deux jours et demi à l’Espé puis deux jours et demi en classe devant leurs élèves. Testée actuellement dans cinq académies, la généralisation de cette mesure n’est qu’une « solution acrobatique » pour certains anciens étudiants de l’Espé de Grenoble. On risque « d’envoyer au casse-pipe des gamins de 20 ans» affirme Jean.

Par ailleurs, une diminution du nombre de places au concours s’annonce. Une baisse de 10 % pour les professeurs des écoles et de 20 % pour les professeurs et conseillers principaux d’éducation dans les collèges et lycées. Une mesure qui fera débat si elle est appliquée, de nombreuses académies manquant actuellement d’enseignants.

Le ministère de l’Education nationale a beau avoir démenti auprès de la CFDT les informations révélées par la CGT-FERC, il a confirmé la préparation d’une réforme et les propos de M. Blanquer ces dernières semaines vont dans le sens des révélations de la CGT au début de l’année. Après le nouveau baccalauréat et la mise en place de Parcoursup, qui a fait grincer des dents tout l’été étudiants et parents, les Espé seront donc certainement le prochain gros chantier du côté de la rue de Grenelle.

Les étudiants dans la rue

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Alice Blain et Ariel Guez / EPJT

Étudiants et personnels de l’Espé de Paris ont manifesté le jeudi 22 mars 2018 aux côtés des fonctionnaires. L’objectif était de défendre leur vision du service public et de protester contre la réforme annoncée des Espé.

Devant le site de l’Éspé des Batignolles, on troue les banderoles pour qu’elles résistent mieux au vent. On teste le mégaphone. En ce jeudi 22 mars, une trentaine d’étudiants de l’École supérieure du professorat et de l’éducation (Espé) s’est réunie dans la cour du site l’école parisienne pour rejoindre la grande manifestation des fonctionnaires.

« On est là pour défendre le service public… Ils essayent de monter les gens les uns contre les autres alors que tout le monde est concerné », explique Antoine, la quarantaine, professeur en sciences et vie de la terre à l’Espé, encarté CGT. À ses côtés, Aude, brunette de 23 ans et étudiante en Master MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) documentaliste, affirme « être aussi là en tant que citoyenne».

Si le groupe, composé d’étudiants, de professeurs et de membres du personnel, défile avec d’autres secteurs de la fonction publique, on comprend vite, grâce aux tracts affichés sur les murs du site des Batignolles, qu’il a ses propres raisons de manifester : la réforme des Espé.

La réforme dans toutes les têtes

Ils n’en savent pas grand-chose rappelle Antoine : « On n’a pas du tout la main, c’est le ministère tout seul qui gère dans son coin. On n’a quasi aucune information. » Celles relayées par le communiqué de la CGT-FERC sur le site d’information l’Étudiant.fr ne les enchantent pas.

L’alternance débuterait dès la première année de master. Or tous les étudiants l’admettent : aucun d’entre eux n’aurait pu être capable de travailler dans une classe entre 20 ou 30 élèves sans un minimum de formation théorique auparavant. « En début de M1 les étudiants n’auront aucune base et ce sont les élèves qui pourraient pâtir des erreurs qui seront commises » explique Aude.

C’est toute la nouvelle organisation de la première année de formation pourrait, selon eux, pénaliser les écoliers. Ils s’inquiètent de la capacité de jeunes enseignants-stagiaires à assurer le suivi d’élèves s’ils ne les voient qu’un tiers du temps. Néanmoins, personne, dans le cortège, ne remet en cause le système d’alternance actuellement en place en M2 sous la forme de mi-temps. Il est bénéfique à leur formation. Ludovic, jeune professeur des écoles de 24 ans à Paris, avoue que, cette année, il s’épanouit davantage avec ses élèves de CE1 que pendant ses cours de l’Espé.

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Les étudiants de l'Espé parisienne ont rejoint la manifestation des fonctionnaires à Bercy.

Alice Blain et Ariel Guez / EPJT

Outre les critiques vis-à-vis de la mise en place de l’alternance en début de master et la modification du calendrier de la formation sur deux ans, les étudiants s’opposent à la mise en place d’un concours d’admissibilité à l’Espé, à l’issue des trois années de licence. Car, pour financer deux ans d’alternance sans augmenter le budget, le ministère de l’Éducation nationale voudrait donner aux étudiants-stagiaires un statut contractuel et un salaire moindre.

Cette mesure pourrait entraîner une perte de diversité dans les profils sociologiques des enseignants, souligne Etienne, qui s’est réorienté après un an d’études de médecine puis d’Histoire. Il explique que « beaucoup d’étudiants en reconversion professionnelle ou issus de milieux populaires ne pourraient pas vivre avec ce statut pendant les deux ans de leur formation ».

Certaines zones géographiques manquent cruellement d’enseignants

Cette éventuelle précarisation des enseignants-stagiaires risque de limiter le nombre de candidats, alors que pour lui, « certaines zones géographiques manquent cruellement d’enseignants ». Des propos qui font écho à la situation de plusieurs académies, comme celles de Créteil dans le Val de Marne, parfois obligées de recruter sous le statut de contractuels des étudiants de deuxième année de licence, faute de candidats.

Le cortège arrive à 16 h 30 place de la Bastille. Parties à 14 heures de Bercy, les deux banderoles de l’Espé de Paris ont regroupé, au plus fort de la manifestation, une cinquantaine de personnes. Plusieurs d’entre elles, ont passé leurs examens dans les jours qui ont suivi et les étudiants de M1 préparent activement leurs concours. Sans être tout à fait certain de leur avenir.

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