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La mode est au budget participatif

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Le budget participatif convainc désormais de nombreuses collectivités locales ou universités.

Benjamin Baixeras/EPJT

Un budget participatif invite les citoyens à déposer des projets. Ceux-ci sont ensuite votés par les habitants de la ville. La mairie accorde alors une somme d’argent pour leur réalisation. Intérêt pour les villes ou les collectivités ? Lutter contre la perte de confiance dans les politiques. Mais l’engouement autour de ce mode de participation à la démocratie est à tempérer.

Par Benjamin BAIXERAS et Suzanne RUBLON

Nouvel espoir pour les mairies

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Rennes est une des premières villes à avoir mis en place un budget participatif.

Bruno Vanbesien/CC

Les Français boudent le personnel politique. L’abstention n’a jamais été aussi haute, quel que soit le niveau de l’élection, nationale, régionale ou locale. Pour contrer cette morosité et faire revivre la démocratie, des municipalités misent sur le budget participatif.

Printemps 2017, élection présidentielle. Au deuxième tour 25,3 % des votants ne se sont pas rendus aux urnes. Une abstention record depuis la présidentielle de 1969. L’abstention touche tous les niveaux de la démocratie, y compris local même si celui-ci résiste mieux. Dès lors, de nombreux élus cherchent à (ré)intégrer les citoyens dans la vie politique de leurs villes.

La démocratie participative est devenue un enjeu pour de nombreuses communes, qui mettent notamment en place un budget participatif. Kezaco ? Cela consiste à accorder une part du budget à la réalisation de projets, proposés puis votés par les citoyens. Cela permet de faire interagir les habitants avec leurs élus. Avec un certain succès : entre 2014 et 2017, le nombre de communes ayant adopté ce système est passé de 25 en 2016 à 47 en 2017 (sur 35 000 communes…).

Dans ces villes, le budget participatif apparaît comme un véritable moyen de changer les choses, alors que d’autres soulignent son aspect seulement symbolique. On peut alors se demander si le budget participatif est une innovation efficace ou une illusion de la démocratie.

Regagner la confiance des Français

« L’objectif est d’améliorer l’adhésion des habitants et leur intérêt pour leur citoyenneté », explique Antoine Bézard, responsable du site lesbudgetsparticipatifs.fr.

« Le budget participatif paraît la solution la plus susceptible de fonctionner en matière de véritable consultation citoyenne. »

Un paradoxe apparaît tout de même : alors que de moins en moins de monde participe à la vie politique, de plus en plus de mairies décident d’instaurer des budgets participatifs. « C’est justement à travers ce processus que s’améliorera le problème de confiance entre Français et politiciens. Il faut donc repenser le rapport entre les habitants et leurs élus lors de décision de projet », souligne Antoine Bézard.

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Les étudiants décident eux aussi de s'impliquer au sein de leur faculté à travers des budgets participatifs.

Suzanne Rublon/EPJT

À Rennes, le budget participatif est renouvelé pour la troisième fois. La ville bretonne est une des premières à l’appliquer, ce qui lui permet de dresser un bilan qui s’avère positif.

Stéphane Lenfant, chef de projet à la démocratie locale de Rennes, observe de plus en plus de votants, d’idées proposées et réalisées. « Il y a un véritable engouement de la part des habitants depuis le lancement du programme. »

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Au cours des trois saisons du budget participatif de Rennes, malgré l'engouement général, le nombre de projets proposés a diminué.

Benjamin Baixeras/CC

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Benjamin Baixeras/EPJT

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La session 2017-2018 a réuni un total de 525 projets, dont 234 ont été soumis au vote Rennais. Cette année, 13 050 participants ont voté, soit une hausse de 192 % par rapport à la première session en 2015. « Cette consultation citoyenne nous a fait prendre conscience des réelles attentes des habitants. Il ne nous serait jamais venu à l’esprit de mettre des jardins flottants sur la Vilaine », explique Stéphane Lenfant.

De nombreux projets ont vu le jour : poulaillers collectifs, cendriers publics, transats sur les quais de la Vilaine ou encore bibliothèques de rue.

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Stéphane Lenfant, chef de projet à la démocratie locale de Rennes, est engagé dans la réalisation des propositions des citoyens. Il admet que, sans ces consultations publiques, certaines n'auraient jamais vu le jour.

Benjamin Baixeras/EPJT

De prime abord, la réussite du budget participatif de Rennes est indéniable. Avec 3,5 millions d’euros, la ville dédie près de 11 euros par habitant pour la réalisation des projets. Cela montre la volonté de la mairie de faire participer ses citoyens. Tout comme Paris, ville pionnière du programme, qui accorde l’équivalent de 45 euros à chaque habitant. Ce n’est pas le cas de tous. Le budget de la ville d’Orléans représente quant à lui seulement 1 euro par habitant. Le maire Olivier Carré assure tout de même qu’il va tripler son budget en 2019 pour atteindre près de 3 euros pour chaque habitant.

Au-delà de l’aspect économique, le budget participatif peut être contraignant. Certains quartiers, dans lesquels les habitants votent en masse, en bénéficieront davantage, alors que d’autres, moins sensibilisés, seront mis à l’écart.

Le budget participatif contribue donc aussi à l’augmentation de l’isolement de certains quartiers défavorisés.

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Au cours des trois années de budget participatif rennais, on observe que certains quartiers sont délaissés par la mise en place de projets.

Benjamin Baixeras et Suzanne Rublon/EPJT

Stéphane Lenfant en est conscient, c’est pourquoi, depuis 2017, la mairie a décrété une mesure pour éviter cela : chaque quartier aura obligatoirement deux projets lauréats. Un changement, puisque en 2016, sur les 3,5 millions d’euros de budget, 1,7 million étaient dédiés uniquement aux projets concernant le centre de Rennes.

Cette mauvaise répartition financière constitue un contresens. En effet, l’objectif originel du budget participatif à sa création au Brésil était de le dédier en priorité aux quartiers populaires, ce qui semble avoir été abandonné par les collectivités françaises. « La cohésion entre les quartiers est aujourd’hui un enjeu primordial pour la suite des budgets participatifs à Rennes », conclut Stéphane Lenfant.

Le budget participatif mis à l’échelle de grandes villes, comme Paris et Rennes, améliore les rapports entre mairies et citadins.

Cependant, comment appliquer les budgets participatifs dans des communes aux moyens réduits ? La situation est nuancée pour les petites localités.

Le cas de la ville de Fonsorbes (Haute-Garonne) l’illustre bien. Cette ville de 7 000 habitants, n’accorde qu’1 % de son budget annuel d’investissement au budget participatif, c’est-à-dire 50 000 euros. Lors de sa première édition, seulement cinq projets avaient abouti.

Les budgets participatifs sont des bons moyens de coopération entre les citoyens et les élus, mais semblent s’adapter à un format de villes aux ressources importantes.

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Les budgets participatifs ne s'appliquent pas uniquement aux mairies. Certaines agences immobilières développent aussi ce concept.

Suzanne Rublon/EPJT

Les étudiants consultés

L’Université de Tours vient tout juste de lancer la première édition de son budget participatif étudiant. C’est la première fois en France qu’une université donne la parole aux étudiants et leur destine une partie de son budget.

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Le budget participatif étudiant de l'Université de Tours concerne actuellement la faculté des Tanneurs. L'an prochain, il sera appliqué sur un autre campus tourangeau.

Sylvain Naudin/CC

La faculté des Tanneurs de Tours est vide ce mercredi 4 avril. Sur le fronton, une banderole blanche usée est accrochée. « Contre la sélection, contre la loi Vidal, première sommation. » Le slogan peint en rouge et noir attire l’œil.

Les étudiants de la faculté des Tanneurs sont engagés, ce n’est pas une nouveauté. Ils s’impliquent et n’hésitent pas à bloquer leur université pour protester contre les lois que le gouvernement d’Édouard Philippe veut faire passer.

Pourtant, à l’heure des mouvements sociaux, de moins en moins de citoyens sont investis dans la vie démocratique et politique de leur pays.

Chez les 18-24 ans, 34 % se sont abstenus lors de la dernière présidentielle. Ce manque d’intérêt pour les organes politiques se ressent principalement auprès des jeunes, notamment chez les étudiants.

Une consultation étudiante

Des élections ont eu lieu le 20 mars 2018 pour le renouvellement des représentants des étudiants aux conseils centraux des universités de Tours. Le taux de participation était seulement d’environ 8 %.

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Source : Université de Tours

Benjamin Baixeras/CC

Pour Thomas Thuillier, responsable du budget participatif étudiant de l’Université de Tours et professeur de droit à la faculté des Deux Lions, « ce taux est beaucoup trop faible et ne cesse de chuter depuis six ans, les chiffres le montrent bien. La politique n’est plus quelque chose que les jeunes affectionnent. »

Pour lutter contre ce désintérêt ambiant, Thomas Thuillier a voulu monter un projet concret au sein même du site des Tanneurs. Le campus de langues, lettres, arts et sciences humaines de Tours bénéficie du Budget participatif étudiant (BPE).

Lancé au début de l’année universitaire de 2017, le concept est simple. L’université de Tours alloue une part du budget normalement consacré aux associations afin de financer les projets que les étudiants proposent sur une plateforme numérique. Ces projets sont ensuite étudiés par les organisateurs du BPE qui décident, ou non, de leur faisabilité. Après cette première sélection, les étudiants votent pour leurs projets favoris.

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Source : budget participatif étudiant de Tours

Benjamin Baixeras /CC

« Si les étudiants votent moins, c’est aussi parce qu’ils ne comprennent pas quel est leur rôle dans la fac et ne voient pas ce que la fac peut faire pour eux », déclare Thomas Thuillier. Il explique que le budget participatif semblait être un des meilleurs moyens « pour les interpeller et les intéresser ».

2017 fut la première année d’expérimentation qui se focalise uniquement sur le campus des Tanneurs. Si le projet est une réussite, l’Université de Tours choisira de l’appliquer à un autre campus.

Les votes passent par une plateforme numérique, bpe.univ-tours.fr, et pour l’instant, 750 étudiants sur 8 000 se sont connectés sur le site afin de consulter la vingtaine de projets déposés. L’administration a réuni une somme de 30 000 euros qui provient des frais d’inscription à l’université.

Thomas Thuillier semble satisfait de cette première édition du BPE et souhaite que le mouvement s’étende aux autres universités. Il souligne tout de même certaines améliorations à faire, notamment sur la communication.

Des étudiants mitigés

Sur le campus des Tanneurs, les quelques étudiants présents devant le bâtiment sont mitigés sur ce projet novateur.

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Source : budget participatif étudiant de Tours

Benjamin Baixeras/CC

Clémence, étudiante en deuxième année de sociologie et lettres modernes, s’interroge. « Le budget participatif, c’est surtout une action organisée par l’administration de l’université pour se faire bien voir. Mais j’ai vu le résultat à l’université de Rennes 2 et je pense que ça peut être intéressant. » Elle ajoute : « Ce qui est clair, c’est que Tours n’a pas assez communiqué sur les moyens de financement, sur l’évolution ou sur les résultats du processus. »

D’autres étudiants sont beaucoup plus pessimistes. « Ce budget participatif s’inscrit directement dans la lignée de la démocratie locale et participative. C’est à dire qu’on donne juste assez aux gens pour qu’ils aient l’illusion de participer et d’être acteurs au sein de leur ville ou faculté. Je pense qu’il y a d’autres moyens d’intéresser les jeunes à la démocratie », déclare Juliette, étudiante, elle aussi, en sociologie.

Ces critiques ne semblent pas inquiéter l’Université de Tours qui prépare activement la deuxième saison du budget participatif. Les cinq projets de la première édition ont été dévoilés le vendredi 13 avril sur la plateforme numérique.

Pour les quelques étudiants présents ce jour-là à la faculté des Tanneurs, le budget participatif est encore loin d’être devenue une réalité.

Les auteurs

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