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Champs du futur

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Louis Claveau/EPJT

Dans Innova n° 26, le sociologue François Purseigle analysait la recomposition du métier des agriculteurs. Il expliquait que, les concernant, « les défis sont à la fois économiques, techniques et sociaux. Les agriculteurs étaient 2 milliards en 1970, maintenant, ils sont 2,3 milliards. Ce nombre a effectivement augmenté mais leur part a diminué. Tous conçoivent l’agriculture de manière différente. Les agriculteurs peuvent s’orienter vers une production de qualité ou une production bon marché. D’autres privilégient la modernisation de leur équipement ou encore la relation entre professionnels. Au niveau d’un canton, sur 8 ou 10 agriculteurs, aucun n’aura le même projet économique. »

Il relevait ainsi la diversité des projets de ces exploitants, passionnés de leur métier. Dans divers régions de France, les apprentis journalistes de l’école ont été à leur rencontre.

Ici, la nature s’occupe de (presque) tout

Manger mieux tout en respectant la nature, c’est possible. Pascal Riondellet, propriétaire du domaine du Vert Buisson, a en effet décidé de se lancer dans une production naturelle : la permaculture. Le principe est simple, une culture écologique, avec un minimum d’intervention.

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Pascal Riondellet et sa compagne Christel Thouroude se sont lancés ensemble dans l’aventure de la Permaculture.
Par Ariel Ponsot/EPJT
Situées à quelques kilomètres d’Honfleur, les terres du Vert Buisson offrent une palette de couleur automnale dont le pays d’Auge a le secret. L’air est frais et sec. Le sol, à l’inverse, est humide et une paire de botte n’est pas de trop. Combinaison zippée jusqu’au col, cigarette à la main, Pascal Riondellet garde le sourire. Derrière lui, les tractopelles s’activent et déplacent de colossales masses de terres. « Les travaux ont pris du retard, mais c’est un mal pour un bien » confie-t-il. Prendre son temps, laisser les choses se faire, voilà qui résume bien le projet de l’agriculteur.

Quatre étangs, une forêt, deux gîtes, deux ruches et une première serre s’étendent sur ce grand terrain de 10 hectares. La seconde serre est prévue pour bientôt. Le terrain est riche, humide et habité. Truites, grenouilles et crapaud, entre autres, ont en effet élu domicile au sein de ce domaine accueillant.

Depuis mars dernier, Pascal et sa compagne Christel se sont lancés ensemble dans une nouvelle aventure : la permaculture. « A l’origine, c’est sa passion à lui. Moi je l’ai juste suivie » précise-t-elle. Contraction des mots culture et permanente, la permaculture s’inspire de l’écologie naturelle et du fonctionnement traditionnel de la nature. Cette méthode vise une production durable, bio et respectueuse des êtres vivants.

« La permaculture ça donne une impression de bordel. Les gens trouvent ça moche. Moi je trouve ça beau »

La serre, longue d’une quinzaine de mètre, illustre bien le procédé. A première vue, elle apparaît comme abandonnée. Les plantes se développent de façon anarchique et montent parfois à hauteur de hanche. Des tomates poussent par-ci, des courgettes par-là. Une petite mare est même aménagée. « En général, les gens trouvent ça moche. Ça donne une impression de bordel. Moi, c’est ce bordel que je trouve justement beau », explique Pascal en souriant. L’objectif à terme est de créer une vente locale destinée aux locataires des deux gîtes, mais aussi aux curieux désireux d’acheter des fruits et légumes 100 % bios.

Il n’y pas que dans la serre que poussent fruits et légumes. A l’entrée du domaine, non loin des pommiers, des plants de tomates accompagnent quelques salades, petits pois et radis. Plus loin, sur une butte, Pascal expose ses plants de choux de Bruxelles. Près du grand étang, ce sont les framboisiers qui attirent l’attention. En permaculture, on se sert de ce que l’on a. Il faut chercher l’endroit qui convient le mieux à ses plantations. « L’idée, c’est de côtoyer son terrain. Il faut l’écouter, le connaître et le comprendre. On doit ressentir son terrain, mais sans rentrer dans le côté mystique. C’est un travail constant d’observation. Une forêt n’a pas besoin de l’homme pour se développer. Un jardin, c’est la même chose. »

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La serre principale du Vert Buisson. Tomates, courgettes et aubergines poussent à l'état naturel à l'intérieur. Une marre a même été aménagé.

Ainsi, Pascal observe. Il regarde les légumes qui survivent, ceux qui entrent en conflit et ceux qui dépérissent. Car si les tomates ont bien pris, les aubergines, elles, n’ont pas donné satisfaction. La production se fait ainsi naturellement. L’agriculteur intervient le moins possible. Idéalement, on plante et on récolte. « C’est le jardin du feignant ! » plaisante-t-il. Christel fronce les sourcils « Je n’ai jamais aimé cette expression. »

Jardin du feignant ou non, la permaculture permet en tout cas une production naturelle et écologique. « C’est dans l’air du temps, constate Pascal, il y a une envie de plus en plus forte de manger bio. » Besoin qui fait écho à l’envie de s’éloigner des gros producteurs, ceux qui utilisent pesticides et autres produits nocifs. A force de miser sur la quantité, on finit par sacrifier la qualité.

Plutôt que de s’opposer à ce système, Pascal Riondellet a choisi de se battre pour une nouvelle méthode de production. « Les gens ont oublié le vrai goût des fruits et des légumes. Si tout le monde produisait un peu dans son jardin, on mangerait mieux et chacun pourrait s’auto-suffire. » Il n’y a plus qu’à sortir les bottes.

Ariel PONSOT (texte et photo)

Le numérique sème ses graines

Au cœur du pays Basque, Antoine Massondo a repris l’exploitation familiale il y a deux ans. Après le départ à la retraite de son père, il a commencé à s’équiper d’outils numériques. Ceux-ci révolutionnent son quotidien.

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Antoine Massondo utilise quotidiennement son Smartphone. Ici, pour enregistrer la naissance d’un veau.
Chez les Massondo, à Arbouet-Sussaute, l’exploitation familiale se transmet depuis quatre générations. Mais les pratiques, elles, ont bien évolué. Antoine Massondo gère avec son frère Gilles leur élevage bovin, leurs prairies et leurs cultures de maïs, colza et soja. À 25 et 28 ans, Gilles et Antoine Massondo vivent avec leur temps. Il y a quatre ans, ils ont cessé de consigner toutes leurs interventions sur le papier pour passer au numérique. Ils ont ouvert un compte sur les plates-formes MesParcelles et Selso, proposées par la chambre d’agriculture départementale. « Maintenant nous avons tout au même endroit. Nos données sont faciles à entrer », se réjouit Antoine Massondo.

Un gain de temps et d’argent

Un des objectifs des plates-formes numériques c’est d’aider les agriculteurs à respecter les réglementations (principalement phytosanitaires) en majeure partie instiguées par la politique agricole commune (PAC) mise en place à l’échelle de l’Union européenne. Elles permettent également de mesurer les engagements des exploitants au niveau régional, national et européen. Elles visent enfin à répondre aux multiples attentes des agriculteurs (gagner du temps, simplifier les démarches administratives) et à prendre en compte les demandes des consommateurs.

La chambre d’agriculture des Pyrénées-Atlantiques a lancé sa plate-forme payante Selso il y a dix ans. Celle-ci fonctionne par abonnement annuel. Elle permet aux agriculteurs de gérer leurs élevages : enregistrer les sorties et entrées de bétail, les déclarations de naissance au quotidien…

D’autres services payants et par abonnement existent, comme MesParcelles, Mesparcellesprestataires et Macave (pour les viticulteurs). Ils sont concurrencés par des entreprises privées qui ont, elles aussi, investi le fructueux domaine de l’innovation numérique en agriculture.

Antoine Massondo ne regrette pas son passage au numérique : « Tout est beaucoup plus lisible. Ainsi, en cas de contrôle, il suffit d’imprimer les documents. » Il souligne l’aspect moins contraignant du procédé : « Quand on entre les interventions directement sur le téléphone, plus besoin de repartir chercher un cahier pour les noter. Nous sommes gagnants sur le plan économique et nous sommes plus efficaces. Maintenant nous pouvons savoir si une culture a été rentable, ou pas. Cela nous permet, l’année suivante, de décider si nous poursuivons cette culture ou si nous passons à autre chose. »

Nouveaux usagers, nouvelles pratiques

« Aujourd’hui, le numérique, ce n’est plus juste une mode. Il fait partie des priorités dans les chantiers que l’on mène au quotidien », analyse Guillaume Narbaïs Jaureguy, conseiller au sein d’Internet à la ferme, un service dédié au numérique et mis en place par la chambre d’agriculture des Pyrénées-Atlantiques. Pour accompagner les agriculteurs vers cette transition numérique, l’organisme met en place des sessions de formation sur la base du volontariat.

Antoine Massondo a suivi l’une de ces formations. Il la juge utile, notamment pour des premières connexions, pour paramétrer les plates-formes. Mais il assure que MesParcelles et Selso se manipulent aisément : « Les outils sont assez simples à prendre en main. Nous, les jeunes, nous sommes habitués à ces supports. Nous utilisons déjà les ordinateurs, les Smartphones, les applis… Donc c’est vraiment facile. » Guillaume Narbaïs Jaureguy confirme cette tendance : « C’est dans la tranche des 20-45 ans que se situe la majeure partie de nos abonnés. »

Pour répondre aux besoins, Selso s’est déclinée sur mobile, via une application, il y a quatre ans. Elle fonctionne en mode déconnecté. Un avantage car, en dehors de l’aspect financier qui peut dissuader les petits exploitants à faire appel à ce genre de service, l’existence de zones blanches ou la mauvaise connexion Wi-Fi empêchent pour l’instant les agriculteurs d’exploiter le plein potentiel du numérique.

Maïlis REY-BETHBEDER (texte et photos)

Consommer ou planter, à vous de choisir

Dans la ferme Larroque, la famille Fignes produit et vend à la fois la semence, le plant de légume et le légume lui-même. Une idée originale qui fait recette.

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Myriam Kopacz et sa petite fille dans la cuisine de la ferme Larroque, à Aigrefeuille.
Découvrir la ferme Larroque, c’est entrer dans un espace hors du temps, où toutes les générations se croisent. Parents, enfants et petits-enfants sont réunis pour donner vie à ce lieu historique situé dans la commune d’Aigrefeuille, en Haute-Garonne. La famille Fignes y est installée depuis 1938.

Myriam Kopacz et son mari Stéphane Fignes ont repris l’exploitation agricole en 1999. Aujourd’hui, légumes et plantes, toujours de saison, sont produits sur 3 000 mètres carrés de tunnels froids (serres non-chauffées) et 1 hectare de jardin. La vente se fait tous les jours, directement à la ferme et une fois par semaine au marché voisin de Quint-Fonsegrives.

Myriam Kopacz, 47 ans, est titulaire d’un BEP production horticole. Pour elle, « le bio, c’est de la poudre aux yeux. En recherchant à tout prix une étiquette bio, nombreux sont ceux qui passent à côté de la qualité ». À la ferme Larroque, les produits peuvent être traités et manipulés chimiquement, même si ces opérations restent rares. Les producteurs n’hésitent pas à varier les engrais, en fonction des besoins de chaque plante.

« Le produit peut être moche mais son goût doit être exceptionnel »

La famille cultive néanmoins à l’ancienne : aucune mécanisation et des récoltes à la main. Et, surtout, on donne du temps aux légumes. Une salade pousse en trois semaines chez un maraîcher à production intensive. Il lui faut deux mois dans la ferme Larroque. Car si un légume va à son rythme, pendant la bonne saison et avec les éléments nutritifs nécessaires, il est moins susceptible d’être attaqué par des envahisseurs et sera meilleur au goût. « Ce que nous cherchons par dessus tout, c’est la qualité gustative, pas visuelle. Le produit peut être moche mais son goût doit être exceptionnel », explique l’agricultrice.

A la ferme Larroque, on dénonce la vente des mêmes légumes trois cent soixante-cinq jours par an en supermarché, qu’on trouve insensée. « Mon rôle est de réapprendre aux gens à manger selon les saisons », souligne Myriam Kopacz.

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A la ferme Larroque, une partie de la production se fait en tunnel froid, c'est-à-dire en serre non-chauffée.

Et le pari semble être réussi. Malgré des prix plus élevés (3,50 euros le kilo de tomates contre 1,20 euro en grande surface), le samedi matin, les stocks sont vite épuisés sur le marché de Quint-Fonsegrives. Laurence, retraitée, témoigne : « Je n’ai jamais été déçue par leurs produits. Quand je vais les voir, je trouve toujours ce que je recherche. »

Savoir vendre son savoir-faire

L’originalité de la maison Larroque se situe cependant ailleurs : on n’y achète pas que des légumes mais aussi des semences et des plants. La clientèle de jardiniers amateurs a beaucoup évolué au fil du temps : elle est de plus en plus jeune. Myriam Kopacz aime qualifier ses nouveaux clients de « jardiniers estivaux », juste attirés par un loisir sous le soleil. A l’agricultrice alors de transmettre son savoir pour pallier une éducation familiale perdue du jardinage. « L’échange et la convivialité étaient primordiaux avant. C’est ce qui manque à la société actuelle. Mais on retrouve ces valeurs dans le travail du potager », constate Myriam Kopacz.

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Le potager de la ferme.

Vendre les produits à la ferme permet donc de donner des conseils sur le choix de plants, sur la pousse des légumes et même des recettes. Une plus-value indéniable. « Ils prennent toujours le temps de bien expliquer leurs astuces afin qu’elles soient accessibles à tous », se félicite Laurence, la fidèle cliente. Myriam Kopacz l’assure : quand ils la rencontrent et visitent la ferme, ses clients peuvent « voir la vie qu’ils viennent chercher ».

Cette ferme, en jouant sur la proximité, casse les codes des grandes enseignes où la recherche de la rentabilité maximale empêche toute communication. Elle ne connaît pas le marketing et sa seule publicité consiste à offrir des œillets pour l’achat de légumes. On trouve de l’humanité à revendre à la ferme Larroque.

Manon VAN OVERBECK (texte et photos)

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