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Bien vieillir en s’amusant

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L’Inserm recommande aux personnes de plus de 65 ans de pratiquer au moins trente minutes d’exercice soutenu par jour.

Sue Sapp/U.S. Air Force

Pour les résidents des Ehpad, faire du sport ou peindre n’est pas qu’un loisir, c’est aussi faire travailler sa mémoire grâce aux jeux, maintenir son autonomie un peu plus longtemps et prévenir l’apparition des maladies. Si l’organisation de ces activités semble résister à la crise, les personnels craignent qu’elles soient touchées à leur tour par le manque de moyens dont souffrent leurs établissements.

Par Jeanne HELOUIS et Lena PLUMER-CHABOT

Les loisirs résistent à la crise

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L'activité physique favorise le bien être des seniors.

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Depuis le 1er janvier 2017, les Ehpad sont soumis à une nouvelle tarification. Cette réforme provoque de vives inquiétudes sur les engagements, notamment à propos des activités sportives et cognitives, mises en place pour aider les résidents. 

Le but, ce n’est pas de vous apprendre à faire des mouvements, mais de vous réapprendre », explique Willy Thomas aux seniors qu’il encadre. Éducateur sportif au Mans, il intervient dans cinq Ehpad (établissements hospitaliers pour personnes âgées dépendantes) de la Sarthe.

Par petits groupes, les résidents travaillent surtout les membres inférieurs. « Les jambes sont la priorité : pouvoir s’asseoir, se lever, c’est très important. » Le sport fait aussi travailler le cerveau : l’éducateur se concentre sur la mémorisation des mouvements en musique pour stimuler la coordination.

Marie-Dominique Lamé, animatrice à l’Ehpad Monconseil de Tours-Nord, recourt aussi à des ateliers cognitifs pour se battre contre l’Alzheimer : « Cette maladie qui est comme le sable d’une dune qui s’envole sur un coup de vent et ne revient jamais. »

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A la retraite, les personnes qui pratiquaient un sport avant deviennent plus assidues.

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En janvier dernier, les personnels des Ehpad ont manifesté pour protester contre la réforme de financement du gouvernement. Le système de financement des Ehpad repose sur trois sources :

Le budget « soins », pris en charge intégralement par l’Assurance maladie. Il permet de financer le personnel soignant et les équipements médicaux.

Le deuxième budget « dépendance » est assuré par le conseil départemental, l’association régionale de santé (ARS) et les résidents. Il comprend les prestations d’aide et de surveillance des personnes âgées en perte d’autonomie.

Enfin, le dernier budget est alloué à l’hébergement et couvre les dépenses liées à l’hôtellerie, la restauration, les animations, etc. Il est intégralement à la charge du résident qui peut être soutenu par des aides publiques selon sa situation financière.

Une réforme tarifaire qui divise

Les décrets de la réforme visent à réunir, d’ici 2023, les budgets des Ephad publics (43 % des établissements) avec les budgets des établissements privés à but non lucratif. Cette union concerne les enveloppes « soins » et « dépendance ».

La réforme propose un nouveau mode de calcul qui devrait faire gagner près de 400 millions d’euros aux établissements les moins biens dotés. La majorité de ces gains bénéficieraient au secteur privé. Les opposants dénoncent un nivellement par le bas. Pour les perdants, la Fédération hospitalière de France (FHF) estime que la réforme fera perdre 200 millions d’euros en sept ans aux établissements publics, les obligeant ainsi à réduire leur personnel.

À Tours-Nord, dans l’Ehpad public Monconseil, Marie-Dominique Lamé est satisfaite des moyens dont elle dispose actuellement pour les loisirs. Si son budget n’a pas diminué ces trois dernières années, il n’a pas augmenté non plus. Elle souhaiterait que les kinés, qui n’interviennent que sur demande des résidents, soient intégrés au sein des Ehpad : « Les résidents ont besoin qu’on leur fasse monter un escalier deux fois par jour pour garder de l’autonomie. » Avec la réforme, elle craint que le personnel soignant diminue ainsi que le budget loisirs.

Car ce budget, ce n’est pas seulement de la distraction. Certes, les loisirs proposés apportent de la gaîté mais ils jouent aussi un rôle dans la prévention des maladies. Pour Marie-Dominique Lamé, l’intérêt premier des animations est d’apporter de la sympathie, mais aussi de permettre aux résidents de « garder le plus longtemps possible leurs acquis, qu’ils soient physiques ou psychiques ».

Des activités physiques bénéfiques

Longtemps Jean-Luc Murciani, médecin gériatre à Yvré-L’Évêque (Sarthe), a regretté l’absence d’activité physique : « A cette époque, les résidents faisaient lit-fauteuil, fauteuil-lit toute la journée. Ils étaient toujours assis ou couchés. Les déambulations se limitaient aux allers-retours entre la salle à manger et la chambre. » Cet immobilisme entraînait une dégradation des membres inférieurs, une démarche de plus en plus instable et des chutes régulières.

Et puis, en 2014, l’Ehpad fait appel à Willy Thomas. Celui-ci met en place de nombreuses activités physiques adaptées aux résidents. Pour le médecin, le constat est là : une nette amélioration de leur état. L’autonomie retrouvée des résidents qui soulage aussi le travail des soignants.

« L’activité physique crée une bonne ambiance avec des challenges, avec de l’émulation, des fous rire, le tutoiement… »

Jean-Luc Murciani

Les activités physiques ne sont pas toujours faciles à mettre en place. Dorian, éducateur au comité départemental de sport adapté, explique qu’il a dû « dédramatiser » son rôle et gagner la confiance de son public. Ce travail a porté ses fruits et les résidents des Ehpad ont été eux-mêmes surpris par leurs performances.

Dans l’Ehpad dirigé par Audrey Leroux à Montfort-le-Gesnois (Sarthe), la mise en place d’ateliers sportifs a pu gêner un peu l’équipe au début, surtout pour les questions logistiques. La structure bénéficie de deux créneaux consécutifs d’une heure : comment installer les résidents, leur offrir le même temps, gérer le changement de groupe ? Finalement, avec l’aide de l’éducateur, tout s’est très bien passé.

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La marche de loisirs est la principale activité physique des Français de 50 ans et plus : 62 % des seniors déclarent la pratiquer.

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Ces ateliers sont souvent appréciés des résidents. Jean-Luc Murciani explique que, généralement, les patients connaissent leur voisin de table mais que la communication reste difficile. « Ils sont malentendants, ils sont malvoyants, ils ont des troubles cognitifs donc ils ont du mal à faire connaissance. » Un constat qui change radicalement avec la pratique du sport : « L’activité physique crée une bonne ambiance avec des challenges, avec de l’émulation, des fous rire, le tutoiement… Ils s’interpellent par leur prénom maintenant ».

Beaucoup de résidents ont plus confiance en eux, davantage d’équilibre et d’autonomie. Willy Thomas partage ces observations : « Ça leur permet vraiment de redécouvrir leur corps et de connaître leur potentiel ». Ce bilan est nuancé par Marie-Dominique Lamé : « Le seul retour que j’ai de leur part, c’est leur participation. Ils ne verbalisent pas tellement d’eux-mêmes leur avis sur ces ateliers. Si je vois que les patients reviennent d’une fois sur l’autre, alors je sais que ça leur a plu. »

Ces séances ne sont donc pas un luxe. Plutôt une nécessité, que remet en cause la réforme de l’Ehpad. Jean-Luc Murciani conclut : « L’Ehpad, ce n‘est pas un centre de remise en forme ni un club Med. Mais ce n’est pas non plus un mouroir. »

Colorier c‘est soigner

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Les séances de dessin sont des moments calmes pendant lesquels les personnes peuvent se concentrer sur autre chose que leur routine.

EPJT

Au sein de l’Ehpad Henri-Dunant de Tours, Nathalie organise l’accueil de jour des personnes atteintes d’Alzheimer. Elle propose des activités qui stimulent la mémoire des malades.

Grand sourire, air avenant et cheveux courts bouclés, Nathalie Charrier accueille les visiteurs et les résidents dans la « boîte ». C’est comme cela que ses collègues appellent la salle dans laquelle elle organise l’accueil de jour de personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer, qui « détruit les cellules du cerveau ». Elle ne peut prendre en charge les personnes lorsque la maladie a fait trop de ravages : l’accueil de jour sert essentiellement de « passerelle » entre le domicile et l’unité de résidence Alzheimer.

« La boîte » a la taille d’un studio spacieux : il y a une cuisine, une terrasse, les murs sont décorés d’arbres de papier sur lesquels bourgeonnent de petites fleurs découpées, que Nathalie Charrier présente fièrement.

Une grande table couverte de coloriages, crayons, puzzles et autres jeux occupe le centre de la pièce. La large baie vitrée baigne la salle de lumière naturelle. Ce dont profitent les nombreuses plantes vertes disposées devant. « Je vais les planter dans le jardin avec un résident », explique l’ancienne assistante de soins en gérontologie.

Son rôle est similaire à celui d’un aide-soignant. Depuis qu’elle a obtenu son diplôme universitaire d’aide médico-psychologique (AMP), elle a arrêté d’enchaîner les soins des patients. Aujourd’hui, son métier consiste à prendre le temps d’écouter et d’accompagner les personnes âgées, au gré de leurs envies.

Trois personnes sont autour de la table : Rolande et Marie Paulette, qui colorie méticuleusement leur feuille, et Milorad. Les premières sont résidentes de l’Ehpad et viennent renforcer les rangs de l’atelier de jour. Le troisième, ancien avocat d’origine serbe, habite chez lui et vient profiter des animations. La boîte est en effet ouverte aux deux publics.

S’il n’y a que trois personnes ce lundi après-midi, c’est que l’accueil de jour est destiné à des petits comités. Nathalie considère qu’il est préférable de petits groupes : il suffit qu’un résident, dans un mauvais jour, perturbe la séance pour qu’elle ne puisse pas faire ce qu’elle avait prévu. Lorsque cela arrive, elle improvise. Même si elle prévoit des activités, elle fait en général « au jour le jour », en fonction des souhaits des résidents.

Il arrive parfois qu’elle ait peu de participants. Mais elle a une parade : « Quand un résident est seul avec moi, je mets des carnets, des coloriages, des jeux sur un chariot et je vais me promener dans les étages. Les gens viennent voir, s’intéressent et ça crée une dynamique de groupe, c’est très stimulant. »

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Marie-Paulette colorie sa feuille avec application.

Lena Plumer-Chabot/EPJT

L’autonomie malgré la maladie

Tout est fait pour mettre le résident à l’aise : le cadre est paisible, confortable, sans stimuli extérieurs. Le but est d’améliorer les fonctions cognitives du patient, mais aussi d’affecter positivement son humeur et ses troubles du comportement. L’autonomie, les liens et les échanges sociaux sont préservés le plus longtemps possible. Ces ateliers permettent aussi de soulager les aidants, ces personnes qui vivent avec le malade au quotidien en leur accordant un moment de répit.

Une belle complicité s’est créée entre Nathalie et Marie-Paulette qui vient de fêter ses 98 ans. « J’adore venir ici, c’est calme et notre animatrice est exceptionnelle ! » Nathalie développe des subterfuges : faire exprès de faire tomber des objets pour les inciter à les ramasser, laisser la table en désordre pour qu’ils la rangent. Le but ? Multiplier les gestes de tous les jours pour insuffler des repères et rendre les résidents actifs.

Milorad est très expressif, il parle beaucoup, fait de grands gestes sans être tout le temps compris. Arrivé en France après la guerre en Yougoslavie, il a perdu son français à cause de la maladie. Nathalie Charrier. a décidé d’apprendre quelques mots de serbe pour faciliter la communication.

Nathalie Charrier est une adapte de « l’humanitude », une approche des soins introduite dans les années quatre-vingt-dix. Elle est fondée sur sur l’adaptation du soignant au patient. Ce dernier doit toujours être considéré comme une personne. « Même s’il ne leur reste qu’un dernier geste qu’ils peuvent effectuer seuls, se brosser les cheveux par exemple, je ferai en sorte qu’ils puissent le faire ».

Les autrices

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