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À bras ouverts

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« Vague », « Crise migratoire », « Camp pour les migrants ». La question des réfugiés agite le microcosme politique. Mais derrière ces grandes annonces, des hommes et des femmes tentent de faire changer les choses à leur échelle. Se mobiliser pour une famille qui risque de se faire expulser ou pour des réfugiés qui vivent dans un camp, les engagements sont multiples, à la portée de tous et souvent enrichissants.

Par Camille MONTAGU et Mathilde WARDA

Lutter contre l’expulsion

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Mathilde Warda / EPJT

La famille Yepremian, d’origine arménienne, est arrivée à Poitiers en 2013. Quand elle a été menacée d’expulsion, des parents d’élèves et des associations se sont mobilisés pour lui venir en aide.

Les conversations vont bon train dans la chambre. Nombre d’entre elles tournent autour du football. Les enfants parlent du dernier but de Cristiano Ronaldo en le mimant. Pieds et bras en l’air, un sourire illumine le visage de Karen, le frère cadet. « Chaque semaine, ils me réclament son maillot », s’amuse Arthur Yepremian, le père. Une passion qui provoque des désirs de voyages chez les jeunes « Je veux aller à Madrid pour visiter le club de Ronaldo. »

Depuis quatre ans, Arpine, la mère, Arthur, le père, et leurs deux fils vivent au premier étage de l’auberge de jeunesse de Poitiers. À l’intérieur, quelques enfants jouent dans les couloirs sous la surveillance de leurs parents, eux-mêmes occupés par une partie de billard. Dans la chambre, des jouets d’enfants et des valises encore pleines s’entassent sur les deux lits superposés.

La porte du frigo, sur lequel reposent divers signes religieux, est couverte de photos de Jivan et Karen. Pour les besoins sanitaires, la famille ne dispose que d’un lavabo : la cuisine et la salle d’eau font partie des espaces communs de l’auberge. Les toilettes, plus loin, sur le palier.

Les enfants jouent les traducteurs

Une économie contrôlée, des menaces de guerre contre l’Azerbaïdjan et des atteintes répétées aux droits de l’homme poussent de nombreux Arméniens à quitter leur pays. En France, ils ont été 1 751 à déposer une demande d’asile en 2017 contre 1 110 en 2016. D’une manière plus générale, cette augmentation concerne l’ensemble des pays. Les demandes ont dépassé la barre symbolique des 100 000 l’an dernier.

Comme les Yepremian, eux, ont quitté leur pays en 2013. Les parents expliquent leur situation dans un français encore approximatif. Très vite, les enfants prennent un malin plaisir à jouer les traducteurs, parfois en écorchant leur langue natale : « Ils parlent mieux français qu’arménien maintenant car ils vont à l’école. C’est nécessaire pour leur intégration », explique Arpine.

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La famille Yepremian au complet. Jivan (en bas à gauche ) et Karen (en bas à droite) tiennent fièrement les récépissés de leurs parents, reçus en mars dernier.

Camille Montagu / EPJT

Malgré le logement modeste, Arpine a toujours été heureuse et confiante. Même si la Croix-Rouge les a mis à la porte en août dernier, en plein cœur de l’été. « Ils auraient pu se retrouver à la rue, c’était les vacances. De nombreux parents n’ont pas été prévenus de cette expulsion », dénonce Florence Paillant, une des parents d’élèves à la tête de la mobilisation pour défendre la famille.

Heureusement, les Yepremian a pu trouver refuge chez différents volontaires. Puis, soutenue par les parents d’élèves et les collectifs D’ailleurs nous sommes d’ici (DNSI) et Réseau éducation sans frontière (RESF), elle a pu réintégrer l’auberge de jeunesse.

« Cette mobilisation existait bien avant l’été dernier » précise Mathilde Vallespir, l’autre leaders de la mobilisation. Quand les Yepremian sont arrivés,« ils ont reçu des vêtements. Nous avons utilisé une plate-forme pour organiser les dons de repas », raconte-t-elle. La volonté d’aider était unanime. Par la suite, des divergences politiques ont vu le jour. Certaines personnes d’une droite conservatrice s’opposaient à l’accueil de migrants. Mais les militants se sont appuyées sur les valeurs humaines de chacun et la force du mouvement n’a pas été entravée.

Boostée par l’indignation provoquée par cette expulsion, la mobilisation s’est accélérée à la rentrée. Une quinzaine de personnes, dont Mathilde et Florence, ont mené différentes actions : des rendez-vous à la mairie, des demandes à la préfecture et des signatures de pétitions. La mairie de Poitiers, ne pouvant pas accélérer les demandes de titres de séjours, a promis que leur dossier pour trouver un logement plus adapté serait traité en urgence une fois la situation débloquée.

Mais au-delà de la lourdeur administrative, Mathilde et Florence se disent « écœurées par l’attitude cynique de la préfecture ». Cette dernière a mis fin à tout contact avec les bénévoles au mois de novembre. Lettres, mails et demandes de rendez-vous sont restés sans réponse. Et le seul semblant d’ouverture s’est révélé assez pernicieux : en janvier, pour faire progresser le dossier, la préfecture a exigé que les Yepremian trouvent une promesse d’embauche « sous deux semaines ». Sans titre de séjour, impossible a priori. Mais le défi a été relevé avec l’aide des associations.« L’appui des différents collectifs nous a donné de la force et du courage », souligne Florence.

Les échanges avec la préfecture ont été tendus. Notamment avec la préfète à qui les collctifs ont adressé une lettre ouverte publiée sur un blog Mediapart en mars. « C’était une décision impulsive. Nous rongions notre frein depuis trop longtemps. Mais nous avons eu peur de braquer la préfète. » S’est ensuivi une série de réponses par voie de presse.

L’action des militants a fini par porter ses fruits : les Yepremian ont obtenu fin mars un récépissé de trois mois et une autorisation de travailler. Les militantes parlent d’« une belle victoire, un travail collectif abouti » au sein du mouvement.

Cette mobilisation a demandé quelques sacrifices aux deux militantes. Mais il était impensable pour elles de rester inactive : « Je n’ai pas envie de dire à mes enfants que je n’ai pas agi », explique Florence. À travers cette action « un monde rempli de cruauté s’est révélé à nous. Cela nous a révolté », déclarent-elles. Elles ajoutent enfin : « Ce sont nos amis maintenant. »

Reste à payer les deux titres de séjours, 549 euros chacun avant la fin juin, une somme exorbitante pour la famille Yepremian et qui n’a pu être rassemblée sans l’aide des militants.

Pour aller plus loin

Arménie, le pays sans avenir

Dans le dédale du droit d’asile

Voyage vers la solidarité

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Les lycéens ont su créer des liens forts avec les migrants.

Olivier Pain

Accompagnés de leur professeur, neuf lycéens sont partis en voyage à Grande-Synthe afin de venir en aide aux migrants qui y résident. Ils sont revenus marqués par cette semaine riche en émotions.

À Grande-Synthe, les émotions que nous avons vécues étaient décuplées. » Célestine, 16 ans, élève de première S au lycée Notre-Dame-La-Riche à Tours est partie avec huit de ses camarades dans la ville du département du Nord. Ils ont passé une semaine dans le gymnase municipal en compagnie de migrants de tout âge qui tentent de rallier l’Angleterre. Certains se sont impliqués par conviction : « Je suis née en Afrique, je veux faire de la politique et j’ai toujours voulu aider les personnes en difficulté »,  explique ainsi Michèle, élève de première S. D’autres l’ont en partie fait « pour la ligne sur le CV ». Tous se sont rendu compte qu’ils avaient beaucoup à apprendre une fois sur place.

Avec du recul, Célestine analyse : « Notre action n’était pas purement humanitaire : nous sommes venus pour apporter de la joie et soulager les bénévoles. » Si on en croit les propos parfois pleins d’émotion de Robin Durieux, professeur de pastorale et d’action humanitaire, les lycéens semblent avoir rempli leur mission.

Pourtant, leurs craintes étaient nombreuses avant le voyage : « J’avais peur, peur du rejet, peur de ne pas être acceptée », confie Célestine. La première journée est venue confirmer ses doutes : des regards méfiants et une ambiance « oppressante » ont accueilli les lycéens.

Mettre des mots sur le vécu

Aujourd’hui, la jeune fille comprend leur réaction : « Seul le personnel du gymnase et de la mairie savaient que l’on venait. Les migrants n’étaient pas au courant. » Robin Durieux les avait préparés à cet accueil. Le professeur a dirigé des projets similaires : en 2015, il a emmené ses élèves à Lampedusa, en Sicile, puis dans le camp de la Linière, à Grande-Synthe déjà, lors de l’hiver 2016. « Avec la mafia qui contrôlait le camp, l’ambiance était malsaine », se souvient-il. Chaque année, il forme des élèves assidus dès la rentrée scolaire : « Nous n’avons su que très tard que nous allions dans un gymnase et non pas dans un camp, moins abrité. Ils étaient préparés à pire. »

Si le premier jour a été difficile, les élèves ont su créer des liens forts. Malgré la présence de passeurs et quelques tensions avec les différents bénévoles, les sourires sont apparus et les langues se sont déliées au fil de la semaine. Les distributions de repas ont permis aux lycéens d’entamer des conversations avec les migrants. Mais comme souvent, les enfants étaient plus faciles à aborder pour les Tourangeaux.

« On ne pourra jamais vivre la même expérience »

Célestine

Avec l’aide des bénévoles du Women Center, les lycéennes ont réfléchi à des activités adaptées aux enfants et à leur mère. « Les migrations délitent les relations entre parents et enfants, en particulier l’autorité parentale », précise Robin Durieux.

Des relations fortes se sont créées grâce à la peinture, le dessin ou encore le maquillage. Les garçons ont, quant à eux, organisé des parties de football avec les migrants. Au cours de ces matchs, l’esprit sportif a pris le pas sur les rivalités entre les différents clans. « L’ambiance était bon enfant, tout le monde se respectait et certains n’osaient pas utiliser leur physique », raconte Arthur, l’un des lycéens ayant organisé ces matchs.

Le point d’orgue de cette semaine fut la soirée du jeudi. Élèves et migrants se sont retrouvés lors d’une Convention nationale sur l’accueil et les migrations. Michèle témoigne : « Il y avait un concert ce soir-là. Les migrants nous ont rejoints et ont dansé avec nous. Lorsque le concert s’est terminé, nous sommes restés une vingtaine de minutes pour faire des photos : nous étions dans notre bulle. » Après ces moments intenses, le groupe a observé un temps de silence. Prier, méditer, savourer l’instant. Robin Durieux a ensuite tenu à faire un débriefing : « Il est important qu’ils puissent mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu. »

Le lendemain matin, les séparations ont été difficiles, « Arthur s’est lié d’amitié avec un migrant. Jeanne et Faustine ont adoré jouer avec une petite. » Les parents des enfants, pourtant méfiants au premier abord, sont venus réconforter les jeunes lycéennes. Aujourd’hui, celles-ci restent marquées par des échanges forts et émouvants. « Ils nous montraient leurs photos de leur mariage, de leurs enfants. »

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Cette semaine passée près des migrants restera un souvenir fort pour les jeunes.

Olivier Pain

Ces futurs adultes ont été marqués par ce voyage unique, comme l’explique Célestine : « On ne pourra jamais vivre la même expérience. Refaire une intervention dans le même camp, ce serait peut-être gâcher quelque chose. » Mais aujourd’hui, les lycéens ont comme projet de partir au Togo, preuve que cette aventure leur a ouvert de nouvelles portes.

Pour aller plus loin

« Dès que les gens sont en contact avec les exilés, le regard change. » 

Les auteurs

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