FESTIVALS

Une aubaine pour les territoires

Chaque année, Terres du Son réunit des milliers de personnes à Monts (37). Photo : Maxime Hillairaud

Dans toutes les régions de France, la saison des festivals bat son plein. Des manifestations tout bénéfice pour la vie locale car, en investissant dans ces manifestations, les collectivités renforcent leur attractivité. Exemple dans la région de Tours.

Par Eloïse BAJOU, Mathilde BIENVENU, Aiman KACEM, Ousmane YANSANE

Ce soir de juillet, ils sont des milliers de festivaliers à être emportés par la techno de Kompromat, l’électro de la Fat White Family ou à goûter les mélodies acidulées et espiègles d’Angèle. Le festival Terres du son (TDS), qui se donne à Monts, à deux pas de Tours (37), transforme ces champs, d’habitude réservés aux vaches, en piste de danse éphémère. Chaque année, pendant trois jours, cet endroit bucolique devient l’épicentre des musiques actuelles en région Centre Val-de-Loire.

L’implantation d’un festival n’est jamais le fruit du hasard. Ces moments festifs, qui maillent l’ensemble du territoire, s’inscrivent toujours au sein d’une histoire locale et collective. Et les politiques territoriales ont toutes les raisons du monde de soutenir ces initiatives culturelles.

 

Photo LC

La plaine de la gloriette qui accueille le festival Aucard de Tours passe du calme bucolique au soirées frénétiques. Photo1:DR Photo2: Maxime Hillairaud

Pendant que les artistes majeurs font le show sur Gingko ou sur Biloba, les deux grandes scènes du festival, les guitares des artistes locaux vibrent sur la scène Propul’son-Région-Centre-Val-de-Loire.

 

La région a choisi en effet de subventionner à grande échelle la Fédération régionale des acteurs culturels et associatifs – musiques actuelles (Fraca-Ma). Cet important réseau d’acteurs culturels associatifs a pour mission de structurer la filière des musiques actuelles et de développer les festivals sur tout le territoire.

La Fraca-Ma est chargée du programme de soutien aux artistes « Propul’Son ». Ce dispositif offre à des musiciens du cru, triés sur le volet, un accompagnement professionnel d’un an et un accès aux scènes des plus gros festivals de la région. En effet, faire vivre son vivier de musiciens sur place est la garantie d’éviter la fuite des artistes vers la capitale.

Le Tourangeau Théo Anthoine, batteur de Thé Vanille, se souvient de leur concert à l’été 2016. Pour lui, un tel événement est une fabuleuse opportunité pour un groupe émergeant comme le sien : « Cela permet de jouer devant des gens qui ne nous auraient pas écoutés, mais aussi de rencontrer les professionnels de l’industrie musicale. »

Cette année, pas moins de treize groupes se produisent sur cette scène. Dont Ephèbe, qui s’est également produit sur les scènes d’Aucard et du Printemps de Bourges, véritable institution de la chanson française. Depuis plus de quarante ans, les professionnels s’y retrouvent au début de chaque saison pour y découvrir les talents émergents.

Playlist des artistes locaux sélectionnés pour la scène Propul’son.

Mais à Terres du son, il n’y a pas que la musique qui crée du lien.

La surprise, voilà ce qu’on peut lire sur le visage des artistes invités à Terres du son lorsqu’ils entrent dans l’espace VIP. Ici, pas de bling bling, tout le mobilier a entièrement été conçu par les étudiants du centre de formation des apprentis de Tours Nord. Les canapés, en bois, sont fabriqués à partir de matériel récupéré chez Emmaüs.

Julien Macou, responsable des partenariats pour le festival, s’en amuse : « Les artistes trouvent la déco un peu rustique. Mais ils sont toujours ravis d’apprendre que cela s’inscrit dans une démarche de développement durable et social. »

Au pied du château de Monts, la petite ville qui accueille le festival, se trouve l’écovillage. Cet espace en libre accès permet aux festivaliers ou aux visiteurs de rencontrer des associations écologistes, de manger un hamburger au chèvre de Sainte-Maure (une spécialité locale) ou d’assister à des conférences telles que Effet papillon et biodiversité (le 13 juillet) ou Reprendre le pouvoir par l’assiette (le 14).

TDS met ainsi à l’honneur le tissu local associatif et assure son côté éco-responsable. Il a à cœur d’attirer le public le plus large possible et d’infuser le territoire de culture populaire.

2017, Naïve New Beater en interview dans l’espace VIP
Photo LC

Une infusion locale qui se fait parfois au détriment de partenariats anciens. Cette année Terres du son a ainsi révoqué l’exclusivité de Kronenbourg sur son bar pour faire la part belle aux brasseurs du cru. « C’est une aberration économique », confie Julien Macou. Les partenariats avec des enseignes nationales offrent, en effet, des avantages substantiels comme le prêt de chapiteaux ou de pompes à bières. Des coûts que doit désormais absorber le festival. Mais « le lien local prime sur toutes nos décisions », poursuit Julien Macou.

Aucard, l’autre festival de musique actuelle de l’agglomération tourangelle,  a la même démarche.

Aucard, c’est un peu le festival historique de Tours. En 1986, à la veille de la première cohabitation droite-gauche, la station tourangelle Radio Béton reçoit une interdiction d’émettre. À cette décision ministérielle, perçue comme arbitraire, les membres de la radio renvoient une réponse qu’ils qualifient d’acte politique : la création d’un festival musical gratuit sur l’île Aucard, tout proche du centre-ville.

En 2019, le festival et la radio ont survécu à cinq présidents de la République, un déménagement et une inondation totale de leur nouveau site, le parc de la Gloriette. Aujourd’hui, il est la fierté des Tourangeaux et un rendez- vous annuel que beaucoup ne rateraient pour rien au monde.

Comme nombre d’autres festivals de musiques actuelles qui ont lieu en région, attire les étudiants et les classes que le géographe américain Richard Florida qualifie de « créatives ». Dans son ouvrage Cities and the creative class publié en 2005, il a démontré que
les territoires aux politiques culturelles dynamiques attirent les entrepreneurs, les artistes et les intellectuels.

En parallèle, les villes se battent pour être attractives et se différencier. Pour Dominique Sagot-Duvauroux, professeur d’économie à l’université d’Angers, avoir son propre festival est « une preuve de bonne santé économique ». En effet, préserver un vivier de musiciens dans sa région est la garantie d’éviter la fuite des artistes vers les grands centres urbains.

La ville de Monts a su tirer parti de l’emménagement de Terres du Son dans son fief. Chaque année, les élus locaux mettent à disposition le château du XVIe siècle et ses jardins aux festivaliers. Un soutien inestimable qui met les pleins feux sur une cité peu ou pas animée le reste de l’année. En échange de ce support matériel, les institutions locales demandent aux festivals de la communication à grande échelle pour promouvoir leur territoire.

« Une aide financière, qu’elle soit publique ou privée, n’est jamais neutre », affirme Dominique Sagot-Duvauroux. Lorsqu’une collectivité territoriale s’engage auprès d’un festival, elle s’attend à des retombées touristiques et économiques.

A Montlouis-sur-Loire (Indre-et-Loire), le festival Jazz en Touraine fait la fierté des habitants. Et de ses élus. L’ancien maire, Jean-Jacques Filleul, raconte comment, chaque année, plus de 130 bénévoles s’activent au mois de septembre, pendant les dix jours du festival. L’identité socio-culturelle d’un territoire ainsi célébré, les monuments et le patrimoine naturel en sortent grandi.

Mais ce sont surtout les traditions viticoles du village qui sont mises à l’honneur. Des dégustations sont organisées à la cave de l’espace des producteurs qui tire pour l’occasion une « cuvée spéciale festival ». Un plan marketing de choix pour l’AOC Montlouis-sur-Loire dont bénéficient à terme les habitants. Les festivals sont de formidables tremplins pour l’économie et le savoir-faire local.

Malheureusement, la manne publique n’est pas garantie. Pour l’édition 2019, seuls 5 % du budget de Terres du son sont issus des subventions publiques. Tous expliquent que les pouvoirs publics, bien que très réceptifs, ont tendance à se désengager financièrement ces dernières années.

Nombre de municipalités, pas forcément grandes, choisissent cependant de poursuivre leurs investissements en ayant pleinement conscience des avantages en terme d’attractivité. C’est le cas à Saint-Pierre-des-Corps (37), banlieue ouvrière et cheminote de Tours. La mairie communiste y mène une politique culturelle dynamique et ouverte à la création.

Hélène Aubineau, intermittente du spectacle originaire de la Rabaterie, un quartier populaire de la ville, y monte régulièrement des spectacles. « Encourager ce genre de projets, c’est gagnant-gagnant. Les mairies utilisent ces initiatives comme un faire-valoir lors des réunions de la métropole, et nos projets animent la ville », précise-t-elle  Comme d’autres artistes bohèmes, elle fait partie de la classe créative, des habitants de choix pour les villes régionales.

Dans le département voisin du Cher, lors du Printemps de Bourges, un « bus de l’emploi » jaune vif, stationné place Séraucourt, accroche le regard des festivaliers. Cette initiative de la chambre de commerce et d’industrie (CCI), propose aux visiteurs des job dating, des rencontres avec un réseau de 80 entrepreneurs qui recrutent.

Pour Aurore Bonnet, chargée de mission pour la CCI, « un événement de renommée nationale permet de promouvoir les entreprises et de rendre le département attractif ». Une occasion idéale, en effet, puisque le festival attire un public constitué, en grande partie, de jeunes actifs diplômés dans une région où ils sont en sous-effectifs sur le marché de l’emploi.

Dominique Sagot-Duvauroux explique : « Des études prouvent que la population urbaine, mobile, qualifiée et connectée est attirée par des territoires aux dynamiques culturelles orientées sur les musiques actuelles. »

Avec les artistes, les scientifiques, les informaticiens et les ingénieurs constituent la classe créative décrite par Richard Florida. Selon lui, si les villes veulent attirer cette frange de la population, gage de développement économique et d’innovation, elles doivent s’adapter à leurs modes de vie et à leurs valeurs. Une municipalité, qui sait mettre en avant la tolérance et la diversité de sa population, s’assure une bonne image de marque.

La photo, reine à Perpignan

À Perpignan (66), la municipalité investit chaque année dans le festival Visa pour l’image. Depuis quarante ans, au mois de septembre, le festival accueille une trentaine de photojournalistes et expose leurs travaux dans douze lieux emblématiques de la ville. L’association Visa pour l’image a également créé le Centre international du photojournalisme. Autant d’initiatives qui ont offert à la ville son surnom de « capitale mondiale du photojournalisme » chez les amateurs. L’accès étant totalement gratuit, le budget de l’association gestionnaire repose entièrement sur les subventions publiques et les financements privés.

Dès 1989, la municipalité met à la disposition des organisateurs la totalité des salles d’exposition. Les équipes d’accrochage et de surveillance sont embauchées par la ville. « Un soutien essentiel », confime Jean-François Leroy, directeur et fondateur de Visa pour l’image qui admet avec sincérité que : « Sans le soutien de la mairie, Visa n’existerait plus. »

L’investissement de la municipalité s’explique par les retombées économiques considérables engendrées par celui-ci. En 2017, elles étaient estimées à environ 4 millions d’euros d’après « Visa pour l’image : quand Perpignan met le photojournalisme à l’honneur » dans L’Humanité du 20 août 2018. Pendant trois semaines, plus de 250 000 visiteurs investissent la ville. Au-delà des hôteliers et des restaurateurs, cela fait fonctionner l’ensemble des commerces.

Les festivals, espaces temporaires de liberté, sont alors de formidables outils marketing pour véhiculer les politiques culturelles mises en place par ces villes. « La culture ne doit pas être perçue comme une charge mais comme un investissement. La ville de Nantes a par exemple réussi sa conversion de ville post-industrielle grâce à la culture. Rien de tout ceci n’aurait été possible sans l’appui des collectivités locales », complète Dominique Sagot-Duvauroux.

Si Bourges ne partage pas aujourd’hui le funeste destin économique de sa rivale historique, Vierzon, les guitares hurlantes et les garçons aux cheveux longs sur les scènes de son Printemps y sont aussi peut-être un peu pour quelque chose.

Eloïse Bajou

@EloiseBajou
39 ans.
Etudiante en Année spéciale à l’EPJT.
Photographe et ex-professionelle de santé.
Passionnée par le photojournalisme et les sujets de société.
A affiné ses compétences en radio chez RFI, exerce son gout pour le factuel à l’AFP et développe ses compétences de terrain chez Rue 89 Bordeaux.
Aimerait se spécialiser dans les sujets police-justice.

Mathilde Bienvenu

@matbienvenu
34 ans.
Etudiante en Année spéciale à l’EPJT après dix ans en Australie où elle a fait beaucoup de radio.
Passée par Technikart, Libération, l’AFP
Passionnée de radio, bien sûr, et de politique

Aiman Kacem

@ehman83
26 ans
Étudiant en Année spéciale de journalisme à l’EPJT
Passé par Le Ravi, La Provence et Onze Mondial.
Passionné de sport, d’histoire et d’actualité internationale.
Se destine au journalisme de sport.

Ousmane Yansané

@YansaneOusmane6
28 ans
Étudiant en Année Spéciale de journalisme à l’EPJT
Passé par Le Soir Echos, Le 360.fr, Actumag.fr et Réforme.
Passionné de politique, de culture et d’actualité internationale.
Je me destine au journalisme politique spécialité Afrique de l’ouest.