Dur et cuir

Dernier club de motards gays de la ville, les San Diego Cruisers parcourent depuis sept ans les routes de Californie sur leurs Harley Davidson. Entre l’homophobie de certains habitants et l’hostilité des autres gangs de bikers, le quotidien de ces motards est de plus en plus compliqué.

Par Lucas BARRIOULET

Cet article a été publié dans le numéro de Technikart de mai 2017

« Nous n’avons pas peur de nous montrer » – David et Evan

Pas même une place pour une voiture. En ce samedi soir de décembre 2016, l’entrée du Loft, bar du centre de San Diego, est bloquée par une dizaine de Harley Davidson. A l’intérieur, l’ambiance est chaleureuse : la voix de Mick Jagger chantant Miss You se mêle aux éclats de rires et au son de la télévision où un match de baseball est retransmis. A première vue, une soirée on ne peut plus normale, sauf que le bar est rempli d’une centaine d’hommes. Pas une seule femme à l’horizon.

Entrée du Loft, bar gay historique de San Diego, où les San Diego Cruiser organisent leurs « Bike Night

Comme chaque premier samedi du mois, c’est dans ce bar gay que les San Diego Cruisers se réunissent. Ils constituent le dernier club de motards gays de la ville. D’ailleurs, impossible de les manquer. Blousons en cuir sur le dos, santiags mexicaines au pied et pantalons en cuir : l’uniforme est de rigueur. L’ambiance est amicale et détendue. Jusqu’à ce que le téléphone de Stephen, grand Californien 1,85 mètre et leader du club, sonne.

Une route semée d’embûches

Il regarde le SMS qu’il vient de recevoir. « Merde », lâche-t-il. Â côté de lui, Clark, motard new-yorkais fraîchement débarqué à San Diego, jette un coup d’œil au message. « Tu penses qu’ils sont encore en lien avec les Hell’s Angels ? » s’inquiète-t-il. Autour d’eux, tous le monde se tait.

Le leader du Club, Stephen, est un ancien militaire. Il a quitté l’armée en 2005, ne supportant plus l’homophobie ambiante : son compagnon de l’époque, militaire lui aussi, avait été radié quelques années plus tôt à cause de son homosexualité.

Après un bref moment de réflexion, Stephen explique : « Il y a deux mois, un biker des Coffin Chasers, un gang local réputé pour sa violence, s’est pointé lors d’une de nos soirées. » Ivre et fou de rage, le motard a commencé à menacer les San Diego Cruisers depuis l’extérieur du bar. « Le gars ne supportait pas que des “pédés” portent les mêmes couleurs que lui, c’est-à-dire le rouge et le noir. » Alors que la situation commençait à s’envenimer, Stephen et quelques autres membres ont écarté le motard du bar et l’ont persuadé de faire demi-tour. « Nous ne sommes pas violents. Simplement, lorsque nous sommes tous ensemble, rares sont ceux qui nous insultent longtemps. Désormais, ils veulent que l’on se rencontre pour parler de l’incident : on verra bien ce qui passera », conclut-il.

« Nous n’avons pas besoin d’avoir un arc en ciel sur notre blouson pour nous sentir bien dans notre peau »

Stephen, leader des Cruisers

Autour de lui, tous acquiescent. Il faut dire qu’en sept années d’existence, ce n’est pas la première fois que les Cruisers sont victimes d’actes homophobes. Avec une forte communauté militaire et de nombreux sièges d’entreprise, San Diego est la ville la plus conservatrice de Californie, un Etat pourtant réputé pour son ouverture d’esprit. La campagne et l’élection de Donald Trump n’ont fait qu’aggraver les choses. Selon Rob, membre des Cruisers qui travaille comme employé au centre d’aide LGBT d’Orange County, au nord de San Diego : « Certains d’entre nous se font menacer ou découvrent, au petit matin, leur voiture couvertes d’insultes. Avant, ces incidents étaient isolés, mais depuis la campagne de Donald Trump, c’est chaque semaine. » Il y a six mois, de jeunes homophobes ont cassé la fenêtre de son bureau en lançant des pierres sur le bâtiment. « Oui, on a peur. Avec des discours comme ceux de Donald Trump, diffusés à la télé, les gens se croient tout permis, que ce soit envers les Mexicains, les personnes de couleurs ou les homosexuels. C’est vraiment inquiétant », ajoute-t-il.

Ainsi, par précaution, les Cruisers tentent de ne pas afficher leur homosexualité ouvertement. Sur leurs blousons, aucun symbole rappelant la communauté gay. « Premièrement, nous n’avons pas besoin d’avoir un arc en ciel sur notre blouson pour nous sentir bien dans notre peau. Et deuxièmement, aucun endroit n’est vraiment sûr. Nous ne savons jamais vraiment qui nous allons croiser sur la route, notamment vers l’est, vers la campagne », confie Stephen.

Le motard qui m’aimait

Pendant ce temps, à l’extérieur du bar, retranchés à l’angle de la rue, David et Evan s’embrassent langoureusement. Cela fait huit mois que ce motard et cet ingénieur sont en couple. « J’ai rencontré Evan grâce au club, lors d’un ride. Nous étions arrêtés à côté d’une station service et il est passé devant nous. Il promenait son chien. Je ne pouvais pas le quitter des yeux », explique David, alias Trooperbear. Entre ses bras, Ben écoute sagement : « J’ai vu tous ces bikers sur le bord de la route, j’étais impressionné et intimidé. Puis j’ai vu David me sourire et venir me parler, j’étais aux anges. »

A quelques mètres de là, adossé à sa Harley Davidson noire, Matthew, alias Wildcard, observe la scène en souriant. « Ils sont mignons, non ? » plaisante-t-il. Ancien parachutiste dans l’US Army en Caroline du Nord, il est le seul membre du club hétérosexuel. Aujourd’hui chargé de la sécurité du club, il explique son choix : « Après avoir quitté l’armée, je ridais (faire de la moto, NDLR) seul, je m’ennuyais. Ma femme est l’ami d’un des Cruisers. Elle m’a parlé du club. Je les ai contactés et, depuis, je passe mon temps avec eux. Après l’armée, j’ai trouvé ici une autre famille. »

« Ces mecs sont capables du pire »

La semaine suivante, les Cruisers prennent la route, direction Long Beach, au sud de Los Angeles. Ils s’en vont rendre visite aux membres des Sailors, le club historique de motards gays de Los Angeles. « Ce sont des mecs bien, sur qui on peut toujours compter lorsque l’on veut venir rider du côté de Los Angeles. Nous allons aux anniversaires des uns et des autres. Nous nous soutenons face aux difficultés. C’est important », confie Stephen.

Le rendez-vous est donné à 8 heures au Starbuck Coffee d’Hillcrest, le quartier gay de San Diego. Après quelques accolades et des plaisanteries, l’heure est au briefing. Tous sont motards et savent les dangers de la route, qui plus est lorsque que l’on roule en groupe. « Une chute et c’est terminé », résume David.

Stephen ( à droite ) rencontre les membres des Sailors, le mythique club de motards gay de Los Angeles vieux de soixante-deux ans.

Ainsi, une fois montés sur leurs Harleys, l’organisation est quasi militaire. A l’avant, c’est Clark qui mène le groupe. Depuis qu’il est interdit aux motos de rouler côte à côte dans l’état de Californie, les cruisers adoptent la formation staggered (comprendre « en quinconce »). Ils se positionnent sur deux lignes, les uns derrière les autres, en laissant quelques mètres d’espace entre eux pour prévenir tout accident. Les nouveaux membres et les conducteurs les moins expérimentés sont placés au milieu. A l’arrière, c’est Stephen, le leader, qui fait office de sweep (« balais ») en gardant un œil sur le groupe.

Les Cruisers lors d’une virée le long de la Pacific Highway, la légendaire autoroute qui relie Vancouver à San Diego.

Sur la route, les San Diego Cruisers n’ont qu’une seule peur : croiser ceux que l’on appelle dans le milieu des motards les One Percenter. Pour comprendre cette appellation, il faut remonter aux années quarante. En 1947, suite à de violents affrontements lors d’un rassemblement de bikers à Hollister (petite ville au sud de San Francisco) la presse dénonce l’attitude marginale des clubs de motards. Tentant tant bien que mal d’étouffer l’affaire, l’American Motorcycle Association affirme que 99 % des motards sont de simples citoyens respectueux de la loi. Prenant le contre-pied de cette déclaration, certains clubs revendiquent le fait d’être le 1 % de bikers hors-la-loi.

Autour de San Diego, que ce soit vers les montagnes au nord ou vers le désert à l’est, les stations services sont rares et souvent le repère de motards en tout genres.

Ce jour là, les Cruisers ne croiseront aucun d’entre eux. Il y a trois mois, Rob a été moins chanceux. Alors qu’il roulait seul aux alentours de Fresno, une petite ville rurale du centre de la Californie, un motard l’arrête et le fait se rabattre sur le côté de la route. « Il m’a regardé avec insistance, avant de me demander ce que je faisais là. Lorsque je lui ai répondu que j’étais en ballade, il m’a dit de ne plus revenir, à moins d’avoir eu son autorisation », explique-t-il.

Au delà du club

Une fois de retour à San Diego, le groupe décide de faire escale au Loft. Nous sommes dimanche soir et l’ambiance est bien moins festive que d’habitude. Mais les Cruisers ne sont pas là pour ça. En plus de leurs virées quotidiennes en moto, ils tentent de venir en aide à ceux mis de côté par la société américaine grâce à des levées de fonds. « Ce soir, nous vendons des vêtements et des shots d’alcool. Tout l’argent récolté est destiné aux associations de la ville qui aident les familles touchées par le Sida », explique Rob entre deux poignées de mains.

Se considérant comme une « famille », les Cruisers veillent les uns sur les autres. En face du bar, Rory sirote sa pina colada. Ancien barbier, cela fait trois mois qu’il est cloué à sa chaise roulante. Lors d’une virée avec le club, un 4x4 n’a pas respecté une priorité. En tentant de l’esquiver, Rory est tombé dans un fossé et s’est fracturé la jambe à trois endroits. Dans l’impossibilité de continuer son activité de barbier, il ne peut pas payer ses frais médicaux. « Les gars ont été géniaux : ils ont organisé une levée de fonds pour m’aider à payer l’hôpital et la rééducation. C’est grâce à eux que j’ai un espoir de remarcher. Je ne l’oublierai jamais », confie-t-il, ému.

Hospitalisé pendant plusieurs semaines, Ryro a dû arrêter son activité de barbier. Pour s’occuper, il peint et continue de venir aux réunions des Cruisers.

Derrière lui, les autres bikers écoutent en silence. Tous savent qu’ils peuvent compter sur les autres. Pour Stephen, c’est là que se trouve la raison d’être du groupe. « De nombreux clubs revendiquent leur territoire, y ont leur business et font régner leur loi. Nous, nous voulons être un nouveau genre de club de bikers, en aidant chacun à assumer sa sexualité. »

Une Harley Davidson avec des ailes : le logo est simple, rien ne laisse deviner l’homosexualité des membres du club.

Lucas Barioulet

@LucasBarioulet

Après un DUT, Lucas a effectué sa licence EPJT à San Diego (Etats-Unis), spécialité TV.
Il est également diplômé de l’université d’Etat de San Diego.
Photoreporter et videaste freelance, il a travaillé régulièrement pour Le Monde, Libération, Le Parisien, Le Figaro, La Croix, Rue 89, Technikart, Garçon Magazine, Sud Ouest, The UCSD Guardian. Il travaille également en tant que photographe corporate.

Retrouvez ses photos sur son site.