« Le fait divers, c’est comme le porno, tout le monde en lit mais personne ne le dit », parole de journaliste. En podcast, polar, série télé, flash info, ce genre journalistique ne s’est jamais aussi bien porté malgré sa mauvaise réputation. Reflet d’une société en mouvement, il évolue constamment, comme en presse écrite où il tente de se renouveler dans une logique à deux vitesses.

Par Clotilde COSTIL

Police-Justice : face à la concurrence, la presse écrite tente de faire diversion

Dans son livre, Un temps de chien, Edwy Plenel disait plaider pour « la noblesse du fait divers », « qui a mauvaise presse tout en l’ayant abondante ». Aujourd’hui le fait divers est partout, tout le temps, accessible à tous. Télévision, réseaux sociaux ; face à cette nouvelle concurrence du tout direct, la presse écrite, pionnière en matière de fait divers, doit trouver sa place, entre adhésion au modèle de l’information en continu ou récit littéraire.

ardi 31 janvier 2017. Il est 18 heures passées quand les avocats de Jonathann Daval, meurtrier présumé de son épouse Alexia, prennent la parole devant plusieurs dizaines de micros tendus. Leur client vient de passer aux aveux. Toute la presse française est réunie devant les grilles de la gendarmerie de Besançon.

Dans l’obscurité de cette froide soirée de janvier, les visages blêmes des avocats forment un halo de lumière nourri par les flashs des caméras. « Nous défendrons un jeune garçon, qui dans une crise de couple, a, de façon accidentelle, occasionné la mort de son épouse », déclare Randall Schwerdorffer, avocat de Jonathann Daval.

A peine prononcée, cette phrase est relayée instantanément sur le Net et alimente les « alertes info » du Monde, du Parisien, de France Info et d’autres médias nationaux. « Ils avaient une relation de couple avec de très fortes tensions. Alexia avait une personnalité écrasante », poursuit-il. Cette seconde déclaration fait l’effet d’une bombe.

En l’espace de vingt-quatre heures, l’affaire Daval a fait l’objet d’une série de rebondissements qui a mis en lumière un nouvel aspect important : l’accélération du temps judiciaire et médiatique.

Le 30 janvier 2018, devant les médias, les avocats de Jonathan Daval – ici Randall Schwerdorffer – se sont exprimés de façon inédite sur le déroulé de l’enquête. Photo : Sébastien Bozon/AFP

La veille, la défense de Jonathann Daval découvrait que certaines informations clés sur l’avancée de l’enquête avaient fuité dans la presse (Le Point et Le Parisien). C’est dans ce contexte que les deux avocats ont incité leur client à passer aux aveux pour pouvoir s’exprimer en public.

Dans la presse, les questions affluent . Elles font les titres de nombreux articles qui creusent la vie privée des Daval pour obtenir des réponses : « Qui est Jonathann Daval, passé de gendre idéal à meurtrier présumé ? » (20 Minutes, 30 janvier 2018), « Quel couple formaient Jonathann et Alexia Daval ? » (BFM-TV, 31 janvier 2018), « Jonathann Daval, la nouvelle Jacqueline Sauvage ? » (Causeur, 2 février 2018).

Au terme de cette course à l’info, un acteur va tenter de ralentir la mécanique médiatique qui ressemble à un boomerang lancé dans l’air. Edwige Roux-Morizot, procureure de la République de Besançon, convoque la presse à son tour le 2 février 2018. Démarche inédite, elle s’adresse directement aux journalistes pour leur demander de cesser la « folie médiatique qui oublie que derrière cette histoire qu’on déroule de manière indécente, se joue le destin d’un homme qui doit bénéficier de la présomption d’innocence. C’est aussi son procès que l’on fixe déjà, son profil psychologique que l’on évalue », prévient-elle.

« Il est évident que l’apparition des chaînes d’information en continu a changé notre manière de travailler, que nous soyons magistrats ou journalistes, souligne aujourd’hui Edwige Roux-Morizot. Au cours de ma carrière j’ai donc été amenée à adapter ma communication, à parler lorsque le moment était approprié et à ne pas en dire trop. » Un de ses confrères, Etienne Manteaux, procureur de la République d’Epinal, confirme : « Ces nouvelles offres ont amené les législateurs à faire évoluer les textes. »

Une accélération du temps médiatique et judiciaire

La loi du 15 juin 2000 sur la présomption d’innocence donne désormais au procureur un pouvoir élargi de communication afin, notamment, d’instaurer un cadre particulier et d’éviter la diffusion d’informations parcellaires, erronées, sans que cette communication conduise à un pré-procès. Affaire Grégory, affaire Maëlys, affaire Daval, c’est devenu un rituel ; à chaque fois, le procureur de la République s’exprime, face caméra lors d’une conférence de presse.

Le 1er février 2018, la procureure de la République de Besançon, Edwige Roux-Morizot, tient une conférence de presse et dénonce la folie médiatique autour de l’affaire. Elle rappelle,entre autres, les principes judiciaires du secret de l’instruction et de la présomption d’innocence.

Depuis plusieurs années maintenant, les affaires criminelles jouissent d’une plus grande couverture médiatique. En 2013, une étude de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) montrait une augmentation de 73 % des sujets sur les faits divers : « Maintenant, toutes les chaînes de la TNT ont leur émission criminelle », commente Nicolas Deliez, ancien journaliste au Nouveau Détective.

La nouveauté c’est d’abord les chaînes d’info en continu qui donnent l’impression que ces sujets sont partout et tout le temps, comme l’explique au Monde (02/02/2018), Dominique Rizet, consultant police-justice pour BFM-TV : « Elles ont tout balayé, piqué le scoop aux journaux, car elles vont plus vite. » Le « direct-live », le « premier sur l’info » sont des codes qui ont gagné leur place aussi dans les médias traditionnels.

Les réseaux sociaux aussi ajoutent à la forte pression que subissent les journalistes sommés d’être polyvalents. Il y circule des images non-journalistiques qui font le buzz et, parfois, les rédactions considèrent que cela mérite d’en faire une information. Isabelle Labarre, fait-diversière à Ouest-France explique : « Les réseaux sociaux font partie de nos sources, pour le meilleur comme pour le pire. Il nous est arrivé d’être interpellés par une information tombée sur Facebook concernant des tirs à l’arme à feu dans un bus. Après vérification, c’était faux, une fake news. »

Ainsi, pour faire face à la concurrence, le Web oblige la presse écrite à suivre un rythme de production soutenu, de type flash info. Via des contenus multimédias constamment renouvelés qui arrivent directement au lecteur par le biais de notifications « push » et par les publications sur les réseaux sociaux qui donnent une meilleure visibilité, les médias traditionnels se renouvellent dans le champ du fait divers.

Partout, de l’information en continu

Comme à Ouest-France, la majorité des journaux est aujourd’hui dotée d’une équipe de personnes formées à la veille numérique et qui peut vite vérifier, publier, répondre aux demandes des internautes. Le site de France Info représente le mieux cette stratégie « transmédiatique » combinant à la fois articles rédigés et formules multimédias. Cette plus-value de l’information est visible dans le traitement de l’affaire Daval. Des vidéos produites par le média en ligne, Brut, sont reprises par France Info et proposent un décryptage particulier de l’actualité avec des codes narratifs identifiables par le jeune public. L’une d’entre elles aborde la question du féminicide soulevée lors de cette affaire : « Un compte Tumblr intitulé “Les mots tuent” dénonce les clichés sur les violences faites aux femmes, véhiculées dans la presse », peut-on lire dans cette vidéo sous-titrée partagée une centaine de fois sur les réseaux.

Si les chaînes d’info en continu ont normalisé le flux tendu, le bouclage permanent, elles n’ont pas réussi à assigner complètement leurs concurrents de la presse écrite aux mêmes méthodes de travail. « L’ancien système résiste encore beaucoup au nouveau, et particulièrement à l’échelle locale », fait remarquer Annik Dubied, auteure d’un « Que sais-je » sur les faits divers. La presse régionale est une de celles qui souffre le moins, car le fait divers fait partie de son champs des possibles. « Et je suis persuadée qu’il contribue à son maintien », ajoute-t-elle.

Qu’est-ce qu’un fait divers au fond ? « C’est une mise en scène de l’extraordinaire et du surprenant », disait le philosophe et sémiologue Roland Barthes. Une rupture dans le déroulement du quotidien, une information de proximité, qui s’attache aux petites choses et aux tribulations de gens ordinaires. Un fait divers s’inscrit dans une géographie particulière qu’on ne voit pas dans les films ni à la télévision, qui échappe aux yeux des hommes politiques, des écrivains.

Prenons l’affaire Laetitia Perrais, cette jeune femme enlevée, agressée sexuellement puis tuée par Tony Meillon en 2011. Ce drame, qui se déroule dans la campagne nantaise, expose un tableau, celui d’une France périphérique, à la sortie des villes. Un environnement habité par des citoyens dont on parle peu alors qu’il y existe, comme partout, une grande intensité de vie. Ces territoires de province qui ne semblent a priori passionner personne, les médias locaux s’en font les premiers échos.

« Nous, on reste là tout le temps. Un média national, le lendemain d’un fait divers, il est passé à autre chose. Je pense qu’on va plus en profondeur, on voit plus les conséquences à long terme sur les personnes, sur un territoire », décrypte Vanina Le Gall, journaliste spécialiste des faits divers à La Nouvelle République. Elle n’a pas renoncé à sa tournée matinale durant laquelle elle récolte les informations quotidiennes auprès des autorités.

Dans la plupart des journaux régionaux, le fait divers est une rubrique à part entière, farouchement défendue par les journalistes qui s’en sont faits une spécialité. Fabrice Margaillan est fait-diversier au Dauphiné Libéré. Il déplore que « certains médias se contentent de survoler l’information quand ils ne connaissent pas la réalité du terrain. Ils vont faire des gros titres mais sans aller chercher ce qu’il y a derrière. Le quidam moyen ne s’en rend pas forcément compte, mais les personnes qui connaissent le jargon, si ». Et d’ajouter : « Une fois, j’ai vu défiler sur le bandeau d’information d’une chaîne de télévision ce titre : “Irradiés d’Épinal, la Cour d’appel rend son verdict aujourd’hui”. Ça m’a fait bondir car il n’y a que la Cour d’assises qui rend un verdict. » Au sujet des réseaux sociaux, ses propos sont tout aussi virulents : « Le live est propice à l’emballement et à l’erreur. Surtout en matière judiciaire, la vérité d’un instant n’est pas celle de l’instant d’après. »

Bien souvent, la presse régionale va jouer un rôle d’agence de presse au niveau local. Durant l’affaire Troadec, en 2017, le journal Ouest-France était souvent premier sur l’info et cité par des médias nationaux dont l’AFP. « Pour nous, c’était clairement une forme de reconnaissance parce que nous avions sorti l’info au bon moment mais en plus, ça signifiait un gage de fiabilité », précise Isabelle Labarre.

Et cette crédibilité est garantie par la « charte du fait divers », souvent réactualisée, et à laquelle les journalistes du quotidien régional se rapportent régulièrement. Elle impose une ligne de conduite très stricte sur ces sujets, notamment en matière d’identité des personnes, de respect du droit à l’image et à la vie privée.

Pourtant, malgré cette proximité avec les faits, il est bien souvent arrivé que la presse locale soit devancée par les médias nationaux qui, basés à Paris, bénéficient de renseignements issus des directions centrales. « En janvier 2014, nous étions les premiers sur une histoire de meurtre à Grenoble. Dès que le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a repris la communication en interdisant localement aux policiers de communiquer, ça a été compliqué, tout ce qui sortait venait du cabinet du ministre », se désole Fabrice Margaillan. Dans ces rédactions aux quatre coins de la France, beaucoup déclarent être victimes d’une forme de parisianisme dans les moyens alloués pour accéder à l’information.

Quand les chaînes d’info continue ont tout dit, que reste-t-il à la presse écrite ? L’obligation de traiter l’information autrement. Photo : Clotilde Costil/EPJT

Pour se préserver de la standardisation de l’information, nombreux sont les journaux qui valorisent une plus-value dans les angles et les sujets choisis. Par sa périodicité et son attachement aux méthodes classiques, la presse papier présente des contraintes qui peuvent aussi se transformer en atouts.

Nicolas Jacquard, journaliste au Parisien, a vite appris à jouer des coudes face aux journalistes de télévision. La publication du quotidien est en « J+1 ». « S’il y a une perquisition à 14 heures chez Nordhal Lelandais, [meurtrier présumé de la petite Maëlys, NDLR], il est inutile de rester devant la maison pour incarner les choses et pour faire des images. » Elles auront évidemment été toutes diffusées à la télé. Du coup, l’objectif est de se poser d’autres questions : « Qu’est-ce que les enquêteurs sont venus chercher et qu’est-ce qu’on va pouvoir révéler demain pour que les gens aient envie d’acheter le journal ? »

Du fait divers à la frontière littéraire

Assise à son bureau noyé dans l’openspace du journal Libération, Patricia Tourancheau a mis son casque antibruit sur les oreilles. Devant elle, un écran projette les dernières images de la prise d’otage de Dammartin-en-Goële. Nous sommes le 9 janvier 2015, les frères Kouachi ont tué deux jours auparavant huit membres de la rédaction de Charlie Hebdo un garde du corps et un policier. Et sur toutes les chaînes d’information, les mêmes images, les mêmes tons appropriés aux éditions spéciales. Patricia Tourancheau ne se revendique pas spécialement de la « vieille école » mais dit « préférer aborder le fait divers de manière plus narrative, fabriquer des portraits, trouver des angles différents à chaque article ».

« Il nous paraissait pertinent de fouiller le passé en passant par des personnages. C’était une manière pour nous d’apporter plus de chair au récit »

Alice Géraud, rédactrice en chef de LesJours

Elle a depuis quitté Libération pour un autre média dont l’approche du fait divers est tout aussi littéraire. Avec son goût pour le long-format et son style d’écriture qui rappelle les plumes de Libération, Les Jours propose des contenus qui mélangent l’hier et l’après. Ce site d’information, créé en 2015 s’est inspiré de la plateforme américaine de vidéos, Netflix, et raconte une histoire en épisodes ou « obsessions ».

Les Jours n’a rien inventé : ce format ressemble à s’y méprendre aux premiers faits divers publiés dans des romans-feuilletons de la presse du XIXe siècle. Une recette médiatique qui a marché et qui marche encore. Au moment de la réouverture de l’affaire Grégory, en juin 2017, la rédactrice en chef, Alice Géraud, et toute son équipe décident de traiter cette histoire vieille de trente-trois ans. « On cherchait des papiers où nous ne serions pas emprisonnés par les soubresauts de l’enquête. Il nous paraissait pertinent de fouiller le passé en passant par des personnages. C’était une manière pour nous d’apporter plus de chair au récit. » La recette plaît. À tel point que la rédaction envisage de proposer un feuilleton de l’été 2018 sous forme de podcast.

Raconter pour rire, pleurer (ou les deux)

Qui a donc dit que le fait divers était suranné ? La jeune rédaction de Society a, dès ses débuts en 2015, adopté le fait divers comme une de ses marques de fabrique. Son rédacteur en chef, Stéphane Régy, n’a jamais caché son goût pour ce genre : « Journalistiquement c’est très intéressant non pas pour le côté glauque de la chose, mais parce que c’est souvent une bonne porte d’entrée pour raconter un fait ou un monde qu’on ne voit pas trop. » En bon miroir de la société et de ses évolutions, le fait divers « permet de montrer comme dans l’affaire Grégory, un coin de France dont on ne parle jamais, un moment d’histoire qui est l’ouverture à la société de consommation et les jalousies que ça peut entraîner », poursuit-il.

Et puis, le fait divers c’est aussi une bonne dose d’absurde, comme cette enquête dans le hors-série de l’été 2017, publié par Society, sur le mystère d’Overtoun, une ville où des chiens se jettent tous mystérieusement d’un pont. Pour alimenter le flux de sujets originaux comme celui-ci, la rédaction de Stéphane Régy s’est dotée d’un classement des faits divers les plus farfelus débusqués sur le Net.

Car si cette rubrique journalistique donne à voir la société sous ses traits les plus morbides, il arrive aussi de l’envisager avec une pointe d’humour. « Dispositif spécial mis en place autour de Jonathann Daval pour éviter son suicide par accident ». « L’auteur présumé du meurtre d’Alexia Daval ne pourra pas approcher à moins de 30 mètres d’un CD de PNL et devra brûler la place qu’il avait réservée pour le concert de Vianney » pouvait-on lire le 8 février 2017 dans un article du site parodique Le Gorafi. Scandaleux, tragique, parfois drôle, le fait divers révèle l’indicible. Et souvent sa mise en récit, les mots pour enfin dire les maux, aident à exorciser les peurs et perversions d’une société.

« Dans l’affaire Grégory, les journalistes ont alimenté cette romance jusqu’au pire »

En trois questions, l’ancienne journaliste Laurence Lacour revient sur l’affaire Gregory qu’elle a couvert. Cette histoire marque pour elle un tournant médiatique dans le traitement du fait divers

Laurence Lacour a 27 ans en 1984 quand elle part dans la vallée de la Vologne couvrir l’assassinat du petit Grégory Villemin pour Europe 1. L’affaire Grégory a été le premier et le dernier fait divers qu’elle a traité puisqu’elle a ensuite quitté la profession. Une expérience qu’elle qualifie de « cheminement initiatique ».

Comment l’affaire Grégory a-t-elle influencé le changement des pratiques journalistiques ?

Photo Laurence Lacour

Laurence Lacour. L’affaire Grégory a marqué la fin de l’époque de la bonne histoire. Le traitement du fait divers se limitait alors à un récit un peu romanesque qui comptait plus que le respect de certains principes déontologiques. Il y avait une forte demande des rédactions mais aussi du lectorat. C’est quand même la dénaturation des faits qui a conduit le père de Grégory à passer à l’acte [et à tuer Bernard Laroche, son cousin, NDLR].

Un couple de journalistes [Jean-Michel et Marie-Fance Bezzina, NDLR] s’est complètement perdu dans ce dossier. Ils ont fait de l’accusation et de la destruction de Mme Villemin leur raison d’être. Ils étaient correspondants pour plusieurs médias (RTL, France Soir, Le Figaro, Le Parisien Libéré, Le Journal du Dimanche…), tout ça sous des noms différents. De plus, ils étaient amis avec le chef de la crim’ à la police judiciaire de Nancy, Jacques Corazzi, qui menait l’enquête et avait donc accès à des pièces du dossier bien avant le juge. Ce cumul des correspondants et ce monopole de l’information n’existent plus aujourd’hui. A l’époque, nous on le savait, mais on le subissait. L’élément déclencheur de ma prise de conscience est intervenu en décembre 1987. La chambre d’accusation de la Cour d’appel de Dijon avait décidé de libérer Jean-Marie Villemin qui était emprisonné depuis deux ans et demi pour avoir tué son cousin. Il avait fait plusieurs demandes de liberté et c’est la septième qui a abouti. Elle était assortie d’un document de synthèse justifiant la décision du magistrat. Lorsque j’ai lu ce document, j’ai compris qu’avec les premières investigations, la mère allait être aussi innocentée.

Là, ça a été pour moi un éclairage sur la façon dont nous avons été trompés et de la manière dont nous avons trompé notre auditoire. Cela signifiait trois années de fichues à la poubelle. Les dégâts humains, nous les avons touchés du doigt. Peu à peu, les grands principes ont repris un peu leur place. Après l’accusation de la maman de Grégory, il était évident que les journalistes étaient allés trop loin, les juristes ont d’ailleurs rappelé qu’existait la présomption d’innocence. L’écriture de mon livre, Le Bûcher des innocents, m’a aidée à comprendre cet espèce de mouvement dans lequel je me suis trouvée happée et dans lequel, intuitivement, je sentais qu’il y avait dérapages sur dérapages. Aujourd’hui, depuis la loi du 16 juin 2000, la place des victimes et de leurs proches est davantage prise en compte.

Pourquoi cette affaire a tant fasciné les journalistes ?

L. L. Au départ, la fascination tient au caractère romanesque de cette histoire. Ce n’est pas un crime de passage. Même si nous [les journalistes, NDLR] n’avions pas tous les tenants et les aboutissants, nous avons vite compris que ça s’inscrivait dans une narration déjà fournie et donc d’une certaine manière, nous avons voulu prolonger ce récit. Il y a plusieurs éléments qui contribuent à la « recette » narrative de l’histoire : le corbeau et l’importance de l’image notamment. Pour la première fois, dans la presse française, on publiait des photos du cadavre d’un enfant. Avant, lors d’un crime d’enfant, il y avait au mieux une photo carrée en noir et blanc prise dans un photomaton ou une photo floue en couleur tirée d’un album de famille.

La photo de Gregory, prise quelques mois auparavant, a été un choc. C’est devenu un vrai poster, similaire à la publicité du Bébé Cadum sur un fond bleu. Elle s’est imprimée sur notre rétine. Au travers de ce cliché qui a inondé les médias, il y a une identification, une incarnation de la victime. Le slogan de Paris Match prenait ici tout son sens : « Le poids des mots, le choc des photos ». Paris Match qui a d’ailleurs fait onze couvertures de l’affaire entre octobre 1984 et décembre 1986. C’est à peu près l’équivalent des couvertures accordées à la principauté de Monaco.

Cette fascination tient aussi à la beauté du petit garçon, au symbole qu’il pouvait représenter : l’enfant blanc, typiquement français de souche qui incarnait avec son prénom américain la fin des Trente Glorieuses et de nos relations idylliques avec les États-Unis. La société a dû sentir qu’elle basculait dans autre chose et que ça, c’était le dernier représentant d’une époque heureuse. Une fois que cette photo est apparue (quelques mois après le décès), l’opinion est devenue hystérique. Cela me fait penser à la photographie du petit Aylan qui a été retrouvé sur les plages de Turquie en 2015 qui a, elle aussi, alarmé les gens. Entre Grégory et Aylan se sont écoulés trente et un ans. C’est une période qui s’est achevée et de cette période-là sont nées aujourd’hui toutes les choses qui vont conditionner notre nouvelle société, marquée notamment par le phénomène migratoire.

Qu’est-ce que vous pensez du fait divers en presse écrite aujourd’hui, sachant qu’il doit s’adapter à une concurrence nouvelle, celle des chaînes d’info en continu et des réseaux sociaux ?

L. L. Cet apport du web et des réseaux sociaux fixe sur un écran ce que moi j’ai vécu en direct. On dit toujours que c’est pire [avec les nouvelles technologies, NDLR], je ne sais pas à vrai dire. Partout où nous allions, les gens nous agressaient sur l’affaire Grégory, déversaient des tombereaux de haine sur Christine Villemin qui a été leur cible pendant des années. Elle a reçu des milliers de lettres, certaines souillées avec des excréments. Mais si les réseaux sociaux avaient existé à cette époque, et que ça avait aimanté toute cette haine, Christine Villemin aurait pu s’en protéger, parce qu’on n’est pas obligé d’être sur les réseaux sociaux. Alors que les lettres, elle était forcée de les recevoir. Les regards dans la rue aussi, elle ne pouvait les éviter.

La grande différence avec cette période c’est surtout le tout-info. On mouline à longueur de journée et moi ça me fait très peur. Qu’ils s’appellent Jacob, Bolle ou autre, avoir sa photo qui passe dix fois, vingt fois dans une heure, c’est terrible et préjudiciable. Un exemple : le jour-même où le juge Lambert s’est suicidé, en juillet 2017, les carnets du magistrat Maurice Simon ont été divulgués sur BFM-TV. Toute la journée, le présentateur a laissé entendre, sans le dire, que c’était moi qui avait livré ces carnets. C’est faux. J’ai fait alors savoir qu’il fallait arrêter de diffuser cette information. J’ai une très piètre estime de cette forme de journalisme qui façonne une forme de piétinement intellectuel. Si j’ai refusé la plupart des interviews depuis la réouverture de l’affaire, c’est parce que je voulais me protéger car je craignais de me retrouver projetée trente-quatre ans en arrière avec des gens qui disent tout et n’importe quoi. Cette époque-là est morte pour moi. Peut-être qu’un jour, si tout est clair, je pourrai m’exprimer pour dire des choses que je n’ai pas dites aujourd’hui. Mais pas te pour refaire l’histoire.

A Nantes, tournée avec une fait-diversière

Nantes. Photo Yann

En presse régionale, le fait divers est une spécialité que les rédactions tiennent à préserver. Isabelle Labarre est l’une de ces spécialistes à Ouest-France Nantes. Même si elle est désormais obligée de s’adapter aux nouvelles exigences de réactivité, la journaliste mène encore ses enquêtes avec les méthodes d’investigation traditionnelles.

Il y a des matins où l’on découvre une tragédie familiale pressentie pour être le fait divers de l’année. Et puis, il y en a d’autres où l’on s’attend plus à couvrir des histoires de braquages et de trafic de cocaïne. Le 2 mai 2018, un mercredi, semblait plutôt s’inscrire dans cette deuxième catégorie pour les journalistes d’Ouest-France à Nantes. Comme chaque jour, après la conférence de rédaction et un rapide coup d’œil sur le Net, Isabelle Labarre, fait-diversière, entame sa tournée matinale à bord d’une Clio blanche.

Isabelle Labarre, travaille depuis cinq ans au service faits divers de Ouest France et a notamment couvert l’affaire Troadec en 2017. Photo : Clotilde Costil/EPJT

Elle se rend à quelques kilomètres de là, au commissariat de police de la ville. L’horloge affiche déjà 10 heures passées et la pluie s’est invitée sur le boulevard Michelet embouteillé. Branché sur France Inter, son autoradio crache un nom qui suffit à détourner l’attention de la journaliste : Xavier Dupont de Ligonnès. Il y a quelques jours, cette affaire, qui a soulevé la ville de Nantes, « célébré » son septième anniversaire. L’actualité du jour : la thèse du suicide du père de famille serait désormais envisagée Et un livre, L’Affaire Dupont de Ligonnès, la secte et l’assassin, paraît aujourd’hui-même.

Isabelle Labarre coupe le son et se concentre à nouveau sur la conduite : « Il n’y a rien de bien nouveau, soupire-t-elle. Ce livre sert de prétexte pour sortir une information, celle de la thèse du suicide, qui n’est pas récente. Nous n’en ferons certainement rien car des papiers ré-anglés sur cette affaire, nous en avons publiés à l’occasion de cet anniversaire, il y a quelques semaines. »

Faire face à la concurrence même en locale

Dans le hall d’entrée du commissariat, des badauds patientent dans une file d’attente qui ne cesse de s’allonger. Une femme hurle qu’elle souhaite porter plainte. Des policiers courent d’un bureau à l’autre. Peut-être n’ont-ils pas encore aperçu les journalistes, qui eux aussi, prennent leur mal en patience.

Ouest-France et le concurrent local, Presse Océan, viennent chaque matin glaner les informations du jour auprès du commandant de police. Le bulletin du jour fait entre autres état d’un échange de coups de feu dans un quartier sensible de Nantes, à Malakoff, et qui a fait un blessé grave. La synthèse du rapporteur de la police s’en tient à quelques déclarations laconiques qui n’apprennent finalement rien sur les circonstances de ces échanges de tirs.

Retour dans la voiture. Isabelle Labarre décide d’en savoir plus et de se rendre sur place. Sur la route, un coup de fil. Une source privée, que la journaliste tient à protéger notamment vis-à-vis de son principal concurrent, vient de la contacter. Elle en sait désormais plus sur le profil du blessé. Elle en profite pour appeler une de ses collègues au desk web de la rédaction afin d’écrire au plus vite un « DMA » (dernière minute d’actualité). Entre deux feux rouges, elle dicte un article qu’elle rédige au fur et à mesure dans sa tête. L’article, auquel se greffera une alerte, paraîtra sur le site dans quelques minutes.

Le terrain, clé de voute du métier

Isabelle Labarre le complètera par les dernières informations qu’elle espère obtenir dans le quartier où a eu lieu l’agression. Pas de temps à perdre, cinq minutes plus tard, elle arrive au pied des tours HLM de la cité Malakoff. Celle-ci est réputée pour ses tensions liées aux trafics de drogues et à la circulation d’armes.

Quelques habitants se sont aventurés sous la pluie battante mêlée à un vent frais. Ils répondent sans difficulté aux questions de la journaliste et confient leur lassitude de voir la réputation de leur quartier salie par ces « voyous », disent-ils. Un père de famille déclare avoir eu peur pour ses enfants qui jouaient devant l’immeuble quand les coups de feu sont partis. Un règlement de compte inter-quartier semble-t-il.

D’autres prennent la journaliste à partie : « Pourquoi vous nous rendez visite dans ces circonstances-là et pas pour des informations valorisantes pour notre quartier ? » « Et le supermarché qui vient de fermer, vous n’en parlez pas ? » Un refrain que la journaliste, qui doit composer entre les différents intérêts locaux, connaît bien. Il est presque midi quand elle rentre à la rédaction, assez tôt pour appeler ses derniers interlocuteurs, la police judiciaire, et finir son article.

A 16 heures, elle se dépêchera vers un autre rendez-vous quotidien : le point presse avec le parquet.

Il était une fois un crime

S’il gagne difficilement la France, le podcast autour du fait divers est devenu le nouveau phénomène tendance dans la culture anglo-saxonne. Une recette qui ne date pas d’hier mais qui s’inscrit dans les canaux modernes.

La nouvelle est tombée le 24 avril dernier. L’un des Peabody Awards, un prix américain qui récompense des programmes radios et télévisés, a été décerné à la série à succès, S-Town. Diffusée en podcast de sept épisodes, la série prend comme point de départ un fait divers en Alabama.

Il faut dire que tous les ingrédients sont là pour rendre accro l’auditeur. Dès l’ouverture de S-Town, la voix irrésistible de John B. McLemore, le principal protagoniste, crépite dans la ligne téléphonique : celui-ci demande aux journalistes, créateurs de la série, d’enquêter sur un meurtre présumé dans la ville de Woodstock.

En figurant parmi les dix meilleurs podcasts sur iTunes au Royaume-Uni, la série criminelle Casefile bat tous les records et tend également à populariser le format du podcast. L’auteur, anonyme, a choisi des sujets réels comme les meurtres de Daniel Morcombe et le massacre de Port Arthur et est ainsi parvenu à marier l’investigation journalistique au récit. Cette formule très populaire dans le monde anglo-saxon a un nom : le true-crime. Il s’agit en fait d’histoires, souvent racontées dans des formats cinématographiques ou radiophoniques, visant à retracer un fait divers marquant. Parfois, certains réalisateurs admettent plus ou moins une part d’invention dans la reconstitution des évènements. L’incarnation et la narration des faits sont l’ADN même du true crime, qui n’est pas un simple documentaire exposant des faits mais une histoire romancée. Il rappelle la vision américaine du journalisme proche du storytelling. Et il reprend énormément de codes récents des séries Netflix.

Cette tendance n’a rien de nouveau. Seul son format change. En effet, le fait divers s’adapte à chaque nouveau progrès technologique, occupant tour à tour les journaux, les magazines en couleur, la radio, la télévision et Internet. Cette tradition du conte, de la narration orale que l’on retrouve dans le podcast rappelle celle de l’histoire consommée collectivement en place publique au XVIe siècle. Un siècle marqué par les guerres de religion où l’horreur fait irruption dans la vie quotidienne. Le fait divers a commencé à s’écrire à partir du XIXe siècle avec l’apparition des gazettes et d’un public de plus en plus lettré. La tradition orale perdure encore un peu (le public populaire, encore majoritairement analphabète, continue de consommer les faits divers en groupe).

Le terme « fait divers » apparaît d’ailleurs dans la langue française en 1838, introduit par le romancier Théophile Gauthier et désigné comme « une nouvelle ponctuelle concernant des faits non caractérisés par leur appartenance à un genre (…), souvent dans un domaine délictueux ou criminel ».

Qu’ils soient écrits (Les Jours) ou oraux (S-Town, Casefile), ces épisodes qui réactivent l’engouement pour le fait divers, restaurent ce qui fit la fortune de la presse au XIXe et au XXe siècle : des feuilletons sur des faits divers mythiques comme l’affaire Troppmann ou l’Affaire Lerouge.

Pour aller plus loin…

Bibliographie

  • DUBIED Annik, Le fait divers, collection « Que sais-je ? », ed. PUF, 1999, 128 pages.
  • DELIEZ Nicolas, Le journaliste et les criminels : dans les coulisses du fait divers, Lemieux
    éditeur, Mundo médias, 2016, 380 pages.
  • PLENEL Edwy, Un temps de chien, éd. Stock, 1994, 192 pages.
  • Society Hors série (Fait divers), « Crime », juillet 2017

Articles

  • ROUSSEAUX François, « Le fait divers fait monter l’Audimat », Le Monde, 2 février 2018
  • GRASSIN Sophie, « Ivan Jablonka : Un fait divers est une construction médiatique »,
    L’Obs (Le grand oral), 17 février 2018
  • FAURE Sonia, « Mara Goyet : Le fait divers, boule à neige de l’horreur », Libération, 8
    mai 2016

Émissions de radio

  • France Culture, « Faits divers : quel traitement journalistique ? » dans le Secret des sources
    avec Frédéric Barreyre, 1er novembre 2014
  • RTL, « Sous le charme du fait divers » dans L’heure du crime avec Jacques Pradel, 6 mai
    2016
  • France Inter, « Pourquoi les faits divers nous fascinent-ils (ou pas ?) », Ça va pas la tête !,
    29 juillet 2016

Émission de télé

  • Vosges Télévision, « Justice et médias : quelles relations ? », La thématique, 29 mars 2018

Clotilde Costil

23 ans
@ClotildeCostil
En licence pro presse écrite et en ligne à l’EPJT.
Passée par La Vie, La Croix, Paris Match ou encore Le Figaro.
Intéressée par le journalisme social,
elle se destine à la presse magazine
ou à la presse quotidienne nationale.