Bransterdam légalise le cannabis avant l'heure

Le cannabis est en voie de légalisation au Canada. Les commerces indépendants fleurissent. Même s’ils sont encore illégaux, ces « cannabis lounges » proposent aux particuliers de venir fumer leur marijuana personnelle tout en créant des liens sociaux. À Brantford, Branden General a ouvert son entreprise il y a maintenant deux ans et se réjouit de la future légalisation.

Par Laura BANNIER, à Brantford (Canada)

Les fenêtres du bâtiment aux murs rose éclatants sont obstruées, la lumière paraît éteinte. Rien n’indique que le café Bransterdam est en service si ce n’est le panneau « Open » qui clignote discrètement derrière l’une des fenêtres en bois. Une odeur forte de cannabis s’échappe lorsqu’un client pousse la lourde porte pour sortir. A l’intérieur, un petit groupe est rassemblé autour d’un bar. Les trois employés s’occupent à divertir les clients pendant que le patron se cache dans ses bureaux.

Une vingtaine de minutes plus tard, l’imposant Branden General sort de son antre, salue ses clients et s’assoit à une table à l’écart pour rouler son joint. Une casquette noire estampillée Bransterdam sur la tête, Branden se fait discret. Cela fait maintenant deux ans qu’il est aux commandes de ce « cannabis lounge », un bar où les clients ne boivent pas, mais fument du cannabis. Pour y entrer il faut avoir 19 ans et apporter sa consommation personnelle. « Notre communauté avait besoin de ce café, nous avions besoin d’avoir une alternative à l’alcool car beaucoup de personnes veulent juste passer du temps avec leurs amis sans forcément finir bourrées », affirme le patron. Et d’ajouter que le voisinage serait même ravi que son commerce soit venu remplacer le précédent bar. « Les voisins nous adorent, ils me l’ont dit. Ils seraient même triste si nous partions. Car, ici, il n’y a jamais de problème de bagarre. »

L’attrait du gain

Avec la légalisation qui s’annonce, le business est florissant et les entreprises se multiplient. « Il y a deux ans, on était le seul cannabis lounge de Brantford, explique-t-il. Le cannabis c’est une industrie qui coûte des milliards. On voulait juste être en avance. Aujourd’hui, il y a un autre café en bas de la rue, Herbology et j’ai entendu dire qu’il y en avait un autre à l’ouest de la ville. » Si l’entrée est gratuite, le cannabis qui y circule est, lui, payant. Afin de développer son activité, Branden a ouvert une cuisine. Après avoir montré sa carte d’identité, on peut déguster des brownies au cannabis, des hot-dogs ou encore des sodas infusés, préparés avec soin par quelques un des cinq employés. « Nous sommes actuellement en train de mettre à jour notre menu, ajoute Branden. Nous privilégions les circuits courts et travaillons avec des producteurs locaux. »

Le cannabis utilisé dans les recettes est récupéré par les employés dans les usines thérapeutiques. Ces dernières font pousser du cannabis à destination des patients, mais sont autorisées à vendre leur surplus.

Roulant son joint, Branden salue les clients qui se succèdent pour acheter quelques grammes. La porte de Bransterdam reste rarement fermée plus de cinq minutes d’affilées. Lorsqu’il a ouvert, son propriétaire était plutôt discret sur son activité, mais il en est rapidement devenu fier. « C’est vrai, au début, on a surtout lancé le bar pour gagner de l’argent. Mais après avoir rencontré tous ces clients qui m’ont raconté leur histoire, je me suis rendu compte que le cannabis avait une vraie utilité, au delà du plaisir récréatif », confie Branden. Il se souvient particulièrement de ce soldat rentré d’Afghanistan souffrant d’addiction. « Le cannabis l’aidait à soulager ses douleurs chroniques mais lui a aussi permis de se passer des opioïdes qu’il consommait », explique-t-il.

Devenu activiste, il défend fièrement son business. « Le cannabis a aidé tellement de gens que je pense qu’on fait une bonne chose avec notre café et je veux me battre pour cette cause », affirme-t-il.

Une légalisation plus qu’attendue

Branden a tiré sa première taffe à l’âge de 14 ans. Depuis, le cannabis a toujours fait partie de son quotidien. Né dans la réserve indienne des Six Nations de la Grande Rivière, il est venu s’installer à Brantford pour faire ses études. Après avoir obtenu son diplôme de marketing, il décroche un emploi d’agent de sécurité. « C’était vraiment un travail ennuyeux. J’étais tout le temps tout seul », se souvient-il. Il a tout laissé tomber pour ouvrir le Bransterdam. Lui et son partenaire Kyle ont choisi de nommer l’endroit en fonction de leurs deux héritages : « Bran » pour Brantford, et « sterdam » pour Amsterdam, la ville d’origine des ancêtres de Kyle.

L’usage récréatif étant encore illégal, le patron préfère fermer les yeux et considère que tous ses clients fréquentent Bransterdam pour des raisons thérapeutiques. Certains sont atteints de douleurs chroniques, d’autres d’anxiété, mais tous ont en commun une ordonnance du médecin qui leur donne le droit de consommer. L’alcool et tous les autres types de drogues restent cependant interdits dans l’établissement. Il souhaite que son café soit un endroit où les patients puissent suivre leur traitement de manière sécurisée.

Programmée pour le 1er juillet 2018, la légalisation du cannabis pour usage récréatif réjouit Branden. « Je suis content car il est temps », grogne-t-il. Pourtant, son activité de revendeur est illégale aujourd’hui et continuera de l’être après la légalisation. Les autorités locales tolèrent son activité. « Si on avait fait un référendum, le cannabis serait légal dans ce pays depuis au moins quinze ans », ajoute Branden.

Le légalisation, c’est aussi plus de clients pour Bransterdam. « Plus de gens vont venir car ils seront plus à l’aise », assure le patron. Pourtant, cette nouvelle loi lui donne aussi la boule au ventre. « J’ai peur que le gouvernement essaye de tout fermer. Ce n’est pas juste et c’est contre nos droits, revendique-t-il. Je n’aime pas que le gouvernement essaye de tout contrôler afin d’avoir un monopole. » Pour lui, les Canadiens devraient avoir le droit de créer leur business et de choisir où ils achètent leur cannabis. En Ontario, le cannabis sera vendu dans des magasins contrôlés par l’Etat comme l’alcool l’est aujourd’hui. Et la consommation sera interdite en public. 

La plupart de son temps, Branden le passe dans son café à gérer la paperasse. Après avoir passé la première année à répondre aux questions des clients et à former ses employés, il se contente maintenant d’observer et de faire les comptes. « Je m’assure aussi qu’il n’y ai aucun problème, que ce soit avec mes employés ou mes clients », ajoute-t-il.

Les deux jours de repos qu’il s’offre par semaine sont consacrés à sa famille. « Ma famille supporte mon entreprise et n’a jamais jugé mon activité », affirme-t-il. Pour autant, il ne laisserait pas ses fils de 15 et 17 ans mettre les pieds dans le café. En Ontario, il sera possible d’acheter du cannabis à l’âge de 19 ans. Branden souhaite suivre cette règle et la porte d’entrée est d’ailleurs déjà estampillée d’un signe « 19 et plus, carte d’identité demandée ».

Attendre 19 ans, ce n’est pas uniquement une question de loi, c’est aussi parce qu’il s’inquiète des effets négatifs du cannabis sur le cerveau des adolescents. « Je me suis assis avec mes enfants et je leur ai expliqué que les études montraient des effets négatifs sur les jeunes cerveaux. Je préférerais qu’ils ne fument pas mais je ne suis pas toujours là pour vérifier, je leur fais confiance », explique le père.

Des employés conquis

Les quatre employés ont une vingtaine d’années. Chacun arbore joyeusement un joint au bout des doigts. Ils papotent avec les habitués. Branden souhaite conserver un environnement chaleureux dans son bar et privilégie avant tout le contact avec les clients. Miranda* vient ici tous les jours depuis trois mois. Elle a découvert le café grâce à sa cousine. « J’adore cet endroit car il y a une super ambiance, explique la jeune femme. Je me suis fait beaucoup d’amis, c’est comme ma deuxième famille. »

« Branden est super, il a réussi à créer un environnement de travail qui ne donne pas envie de rentrer à la maison. L’entrée est gratuite donc, la plupart du temps, tous mes potes se retrouvent ici et on traîne ensemble »

Rupert Skull, 28 ans, employé à Bransterdam

Rupert Skull, 28 ans, travaille à Bransterdam depuis deux ans. Branden l’a chargé de la gestion des animations. « On a des groupe qui viennent jouer. Je m’occupe de planifier les concerts, de faire les réglages sons et je planifie aussi des musiques qu’on passe pendant la journée, » explique le jeune homme originaire de Brantford.

Il apprécie particulièrement le fait que Branden soit flexible et compréhensible quant à ses autres obligations professionnelles. Son collègue, Mark Ciotti, qui a rejoint la bande en février, approuve ses dires sur l’ambiance de travail. L’employé de 32 ans originaire d’Hamilton, en Ontario, il est chargé du nettoyage du bar et de « rendre les clients heureux ». Il apprécie la discrétion de son patron. « Je ne vois Branden que rarement. Il ne nous dérange pas. Il paye tout le monde à l’heure. C’est un type bien », résume-t-il. Il travaille quelques jours par semaine, quand on a besoin de lui. Mais ces jours-là, il fait bien ses dix heures.  De son côté, Branden est satisfait de ses employés. Plus les mois passent, plus la communautés s’agrandit et cela fait sourire le patron.

Un café porté par sa communauté

Branden General se repose sur ses clients afin de développer son activité. « Au début, c’était notre idée. Mais maintenant, c’est une communauté de gens qui nous disent ce qui va, ce qui va pas », explique-t-il. Sur le coin du bar repose une feuille intitulée « Faites un vœux ». Le patron attend des habitués un retour afin d’adapter son offre.

Branden se complait dans son bureau et en sort rarement pour papoter avec les clients. « Je ne veux pas être au bar à parler aux gens car j’ai envie qu’ils créent une communauté solide eux mêmes », assure-t-il. Au début, peu de clients osaient pousser la porte de Bransterdam. Aujourd’hui ils entrent volontiers, ne serait-ce que pour se renseigner. Une pétition a même récemment fait le tour des habitués afin de demander la légalisation des « cannabis lounges ». 

« On est une communauté, et ça commence juste autour de ce bar », affirme-t-il. Là où une dizaine de personnes sont accoudées, des amitiés sont nées. Des clients qui se croisaient tous les jours dans la rue sans se connaître se sont finalement rencontrés et ont commencé à se parler en fumant ensemble. Afin d’attirer des clients, Branden organise des évènements. Les mardis soirs, la petite scène du café est réservée aux comédiens. Le jeudi, c’est les groupes de musique qui se succèdent.

Ces événements sont gratuits et permettent aux clients de se retrouver pour une occasion différente. Branden encourage même ses employés à y prendre part. Rupert Skull, guitariste, se produit alors sur la scène de Bransterdam de temps à autres.

Pour Branden, il devrait y avoir un « cannabis lounge » dans chaque partie de la ville. Son café évolue en même temps que ses clients. « On a rajouté un billard car les clients adoraient ça, explique-t-il. La plupart des posters qui sont affichés aux murs nous ont été donné par nos habitués. »

La légalisation étant toute proche, Branden General garde un œil sur les législations, mais aussi sur les recherches. « Avec la légalisation, plus de recherches vont être financées et on va être capable d’en savoir plus sur les effets à long-terme », espère-t-il. L’homme d’affaires a lui-même pensé à conduire ses propres recherches. Ces dernières commencent dans son café, en recueillant les témoignages de ses clients.

* Le prénom a été changé afin de conserver l’anonymat de la cliente.

Laura Bannier

@LauraBannier
21 ans
Etudiante en licence professionnelle presse écrite de l’EPJT
en mobilité au Canada.
A fait un tour aux rédactions de Ouest-France, Le Penthièvre,
La Nouvelle République, RCF et TVSud.
Fan de sport, de photo et de voyage.
Se destine à la presse écrite et en ligne,
tout en espérant rester au Canada.