Vous ne la voyez pas, mais elle est sous votre nez. En soirée, au boulot, la coke se répand dans tous les milieux. La banalisation s’accélère, mais ne semble toujours pas être la priorité des pouvoirs publics.

Par Iris CHARTREAU, Emma PFISTER-NICOLAS et Guillaume SAUZER

« A la différence du cannabis qui rend mou, la cocaïne est excitante », raconte Jessica*, 24 ans, barmaid dans un grand hôtel parisien. Pour elle, « tout le monde en prend dans la restauration ». Habituée du produit, elle décrypte ses effets en quelques mots : « Puissance, maîtrise et ça facilite le contact avec les autres. » Paula a le même âge, mais évolue dans le milieu étudiant. En faculté d’art dramatique, elle aussi prend de la coke en soirée. « Les effets dopants et stimulants prennent le dessus. Tu peux boire tant que tu veux, tu ne sera pas bourré, et tu ne ressens aucune fatigue. » Il y a dix ans, ces soirées se déroulaient quasi exclusivement dans les milieux huppés. Traders, jet-set, milieu de la publicité. Désormais, la « C », comme on la surnomme, touche aussi les classes moyennes. Employés, cadres, artisans… Moins chère et plus disponible, elle se répand de manière insidieuse. Depuis les années deux mille, sa consommation se banalise jusqu’à devenir le produit illicite le plus consommé en France après le cannabis.

« Au départ, ça fait peur. C’est une drogue dure quand même. Mais je voulais tester. On se laisse vite envahir par l’effet, l’angoisse disparaît et on s’amuse », raconte Clara*, une lycéenne de 19 ans. Ces propos ne viennent pas d’une gamine défoncée à longueur de journée et habituée des centres sociaux. Non. Clara porte une belle robe rouge. Très bien maquillée, elle tient son sac à main par la pliure du coude. Très à la mode. Sa première expérimentation remonte à deux ans. Pour elle aussi, la coke est partout. Il suffit de connaître les bonnes personnes. Elle raconte avoir recours à différents dealers. « Ça va de la racaille, au daron de 50 ans un peu glauque, en passant par le jeune mec branché qui vend pour pas payer sa conso. »

Jessica, Clara, Paula et même Paul, 25 ans, au RSA et fréquentant le milieu électro underground racontent tous la même chose. La coke est consommée en soirée, pour faire la fête, s’amuser. Aucun n’est étonné lorsque l’on prononce le mot « banalisation ». Pour Paul, la cocaïne est presque plus facile à trouver que le cannabis. « Il y a toujours des moments de galère avec le shit. La blanche, jamais. » La poudre pourrait-elle remplacer la résine dans les années à venir ?

Deux fois plus de consommateurs en dix ans

En 2010, 3,8 % des 18-64 ans ont consommé de la cocaïne selon l’Observatoire français des drogues et de la toxicomanie (OFDT). Un chiffre minime par rapport au cannabis auquel 60 % de la même population ont touché. Mais en dix ans, le nombre de personnes ayant pris de la coke au moins une fois dans leur vie a été multiplié par deux. Depuis une quinzaine d’années, la consommation ne cesse d’augmenter surtout chez les jeunes de 18 à 34 ans. L’OFDT et la police donnent une raison simple : le prix du gramme a baissé, de même que la qualité. De 100 euros au début des années deux mille, il tourne désormais autour de 60 euros. Coupée et recoupée, le produit ne contiendrait que 15 % de coke. On est loin des 50 ou 60 % des années quatre-vingt. Le développement du trafic a aussi entraîné une augmentation des saisies. Aux alentours d’une tonne dans les années quatre-vingt-dix, ce chiffre a été multiplié par cinq ces dernières années. Il en va de même pour les usagers-revendeurs, trois fois plus nombreux à être interpellés aujourd’hui.

Le Sanitas, quartier populaire du centre ville de Tours, est traversé par la nouvelle ligne de tramway. Pour les cinquante ans du quartier réputé chaud et classé en zone urbaine sensible, les façades des barres d’immeubles ont été rénovées. À l’arrêt, situé à une centaine de mètres du poste de police, des jeunes descendent du tram pour acheter leur gramme comme ils achèteraient du shit. Dans de modestes locaux de la police, au pied des HLM, Vincent Barrentin, policier et formateur antidrogue, prépare les prochaines interventions. Il connaît très bien le terrain et constate une évolution du trafic : « En 2005, quand je suis arrivé à Tours, je ne voyais pas du tout de cocaïne. Maintenant, des jeunes de 20-25 ans en vendent. »

« Les dealers peuvent se faire 30 euros de marge sur le gramme de coke, contre 3 euros sur l’équivalent en cannabis »

Laurent Cornet, chef de la brigade des stupéfiants

Au commissariat central de Tours, Laurent Cornet, chef de la brigade des stupéfiants, doit faire face à ce business lucratif qui incite les dealers de shit à se diversifier. « Ils peuvent se faire jusqu’à 30 euros de marge sur le gramme de cocaïne : on comprend que le marché se développe. » En comparaison, sur 1 gramme de cannabis vendu entre 5 et 7 euros, la marge n’est que de 3 euros. C’est pour cela que depuis quelques années les trafics locaux de cocaïne se sont intégrés aux réseaux de cannabis dis de « cité ». Laurent Cornet confirme cette tendance : « Nous enregistrons une hausse des saisies avec un chiffre record de 730 grammes en 2014. » Autant dire une goutte d’eau au vue de celles faites au niveau national. Le 19 janvier dernier, 10 kilos de coke ont été retrouvés dans une valise à l’aéroport d’Orly. Difficile d’imaginer les quantités qui passent chaque jour la douane et peuvent circuler à l’échelle d’une ville comme Tours. Mais le cannabis, première drogue en circulation, reste le produit illicite le plus saisi. Loin devant la cocaïne, il constitue la priorité de la brigade des stupéfiants. Le chiffre record de 2014 a d’ailleurs été réalisé dans le cadre d’enquêtes sur le cannabis.

Les saisies de cocaïne sont souvent accidentelles, car sa vente et son mode de transport sont plus discrets. Au poste de police du Sanitas, une coupure de journal tourne dans les bureaux. Un jeune homme de 17 ans a été arrêté par un policier de l’équipe alors qu’il était en pleine transaction. Les billets à la main, mais aucune drogue visible. Envoyé à l’hôpital pour des examens complémentaires, les radios ont révélé que des bombonnes de cocaïne étaient cachées dans son anus. « Les barrettes de shit se trouvent facilement lors d’une palpation. La cocaïne, elle, est caché dans des parties intimes. Ça réduit l’efficacité des fouilles », déplore Vincent Barrentin.

La police impuissante

La cocaïne passe presque inaperçue. À tel point que les quantités saisies par la brigade des stupéfiants de Tours sont inférieures à celle de l’héroïne, pourtant moins consommée. Malgré une banalisation du produit, les services de police sont dépassés. « Nous manquons cruellement d’effectifs. Les patrouilles s’effectuent essentiellement en centre ville », avoue Laurent Cornet. Mais le policier reste formel : « Je ne parlerais pas de banalisation à Tours, les quantités restent très minimes, et les consommateurs sont des jeunes adultes qui ont de l’argent. » Un constat un peu étonnant au regard des déclarations d’étudiants de cette même ville. Les services de police semblent impuissants devant ce trafic, mieux organisé que celui du shit. Si quelques dealers sont arrêtés, les consommateurs, eux, passent entre les mailles du filet. Il est donc difficile pour les policiers d’estimer concrètement la quantité de coke en circulation.

Photo : OsakaWayne

Une méthode pourrait résider dans l’analyse des eaux usées. En effet, après consommation, la cocaïne est évacuée par les voix naturelles. L’étude d’Ettore Zuccato, chercheur italien en pharmacologie, sur les eaux du Po en Italie en 2005, a montré pour la première fois que la consommation moyenne de cocaïne était 2,5 fois plus importante que les évaluations des autorités sanitaires. « C’est la même chose en France », affirme Nicolas Ballon, psychiatre et addictologue à Tours. Pourtant, la majorité des consommateurs restent aussi inconnus des centres de soin que des services de police. Le Dr Ballon précise que « seulement une personne sur cinq passe du simple usage à la dépendance ». Dans les centres de soin d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), à peine 5 % des personnes accueillies viennent consulter pour un problème de cocaïne.

La coke est la drogue privilégiée des actifs qui la considèrent comme un produit dopant qui peut assurer leur activité. Très répandue dans le milieu de l’hôtellerie, le monde du spectacle ou chez les commerçants, la coke se répand sans crier gare dans la société française. « Ces consommateurs ne s’estiment pas dépendants et affirment garder le contrôle. Le produit ne les marginalise pas comme peut le faire l’héroïne. Ils sont donc très peu représentés dans les centres ou associations d’aides à l’addictologie », précise le Carrud de Tours (centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour les usagers de drogues).

« La cocaïne n’est pas la première cause de mortalité parmi les drogues légales ou non, la prévention sur ce produit n’est donc pas une priorité »

Muriel Auradou-Petit, Prévention des conduites addictives

Or, les nouveaux consommateurs, sont souvent les premiers promoteurs du produit. Ils véhiculent par le bouche à oreille ses effets positifs et s’entraînent les uns les autres. « On a l’impression d’être plus ouvert, plus tolérant. Quand on tripe, on comprend plein de trucs sur soi », raconte Clara, la jeune lycéenne. Autre trait commun aux consommateurs, le mal de vivre. Le passage de l’adolescence à l’âge adulte est souvent difficile. Mais comme dit Clara, « quand on tape, ça permet de mettre ses problèmes de côté ». Jessica, la barmaid parisienne, avoue un manque de confiance en elle. « Ça me rend plus à l’aise. Je me suis toujours trouvée trop grosse. Prendre de la coke, ça m’a fait maigrir. » La cocaïne serait une réponse aux maux de ces jeunes adultes. Même la redescente, qui peut s’avérer très pénible et la dépendance psychique qui arrive rapidement n’y peuvent rien. La coke c’est tendance. Comment rompre avec cette représentation diffusée dans nombre de films ou séries ?

Les politiques de préventions ne semblent pas prendre la mesure du problème. Muriel Auradou-Petit, opératrice départementale de prévention des conduites addictives, assure le lien entre le terrain et les institutions nationales sur la prévention des addictions. Pour elle, les statistiques de l’OFDT sont parlantes. « La cocaïne n’est pas la première cause de mortalité parmi les drogues légales ou non. La prévention sur ce produit n’est donc pas une priorité. » Il n’y a d’ailleurs aucune prévention spécifique à la cocaïne. Elle entre dans une politique globale de lutte contre les addictions. Le discours a tout de même évolué ces dernières années. Il ne consiste plus seulement à diaboliser le produit, technique inefficace auprès des jeunes étudiants notamment. « Les consommateurs trouvent des bénéfices aux produits, il ne faut pas leur mentir sur cet aspect au risque de ne pas les toucher sur les messages de réduction des risques. »

L’État minimiserait donc le problème de la cocaïne, indifférence qui participerait aussi à sa banalisation. À quel pourcentage de consommateurs faut-il arriver pour que la lutte contre la cocaïne soit aussi efficace que celle du cannabis ? La coke continue d’attirer de plus en plus d’amateurs. Pour certains, elle sera dans quelques années, la drogue numéro un.

(*) Les prénoms ont été modifiés

Cocaïne, risques et dépendance

Entre l’envie et le manque, la frontière est flou. Après des heures d’euphorie arrive la redescente. « Pendant plusieurs heures voire une journée, une très grande fatigue s’empare du corps » explique, Clara, jeune consommatrice habituée des soirées poudrées. Contractés par l’effet excitant, les muscles se relâchent. Mais la difficulté, c’est de gérer la déprime. Paula, étudiante, vit toujours mal le lendemain : « C’est affreux. Je n’ai plus envie de rien et j’ai l’impression que je ne pourrai plus être heureuse. » La redescente est proportionnelle à la dose ingérée. Malgré ces souffrances, après quelques jours, l’envie irrépressible de retrouver les sensations liées à la drogue reviennent. C’est ce que l’on appelle le craving. « Je ne m’amuse plus quand je n’en prends pas », affirme Clara.

Photo : D. Sinclair Terrasidius/Flickr CC

C’est une drogue insidieuse si on en croit l’addictologue Nicolas Ballon : « Au début, la consommation reste dans un cadre festif, hors des heures de travail. Mais pour ceux qui perdent le contrôle de leur consommation, la cocaïne finit par envahir le reste de la semaine. » S’il n’y a que 15 à 20 % des consommateurs de cocaïne qui finissent dépendants, « elle entraîne une plus forte dépendance psychique que les autres produits, dépendance qui survient au cours des deux premières années ». Même l’alcool ne rend pas accro aussi rapidement.

Un problème majeur puisqu’il n’existe aucun traitement de substitution, comme le Subutex pour lutter contre la dépendance à l’héroïne. Chaque médecin a sa propre méthode. Le meilleur moyen pour s’en sortir reste de rompre avec ses habitudes. S’éloigner de toute tentation en s’isolant quelques semaines. Nicolas Ballon recommande une cure de quatre à douze semaines en centre de soin.

La “ C ” dope le box-office

La cocaïne, les médias la représentent à l’envi. Au risque, parfois, d’en véhiculer une image positive. Car parler de ce qui est illicite fait toujours vendre.

En 1970, la cocaïne, drogue branchée, est consommée dans les milieux aisés et artistiques. Le magazine américain Rolling Stones la déclare « drogue de l’année » et l’hebdomadaire américain Newsweek affirme que les orgasmes sont meilleurs sous cocaïne. Au cinéma la coke a une image positive : les héros voient leurs performances, psychiques et physiques, décuplées sous son emprise. À la même époque, les films de gangsters dans lesquels les forces de l’ordre mènent une lutte acharnée contre le trafic de drogues sont en voue (Scarface, French Connection, Le Parrain).

Aujourd’hui, la poudre est toujours très présente, sans être forcément le thème principal. Elle fait partie du décor. Posée sur la table en soirée (Jeune et jolie), tapée sur les corps saouls des filles en bikini (Spring Breakers), sniffée et fumée dans une chambre d’hôtel avant une audition (Flight). Au festival de Cannes de 1992, dans quatre films sélectionnés, on compte huit traits de cocaïne et une consommation de crack.

Flight est un film de Robert Zemeckis sorti en 2012. Whip (Denzel Washington), consommateur de cocaïne, d’alcool et de cannabis est un pilote chevronné. En plein vol, il doit faire face à une situation d’urgence et réussit à atterrir. Sous l’effet de la drogue au moment du drame, il ment sur son addiction.

Dans 99F, la cocaïne est le produit phare : pour les héros Octave et Charlie, elle rend leur travail de directeur artistique beaucoup plus créatif. Ils en prennent en soirée, au travail, partagent même avec leur souris de laboratoire. On ne peut pas pour autant faire l’apologie de la « c » dans un film. Montrer les effets négatifs est nécessaire. Ainsi dans 99F, le héros principal, finit en cure de désintoxe. Dans Pulp Fiction, la scène de l’overdose d’Uma Thurmann refroidit les ardeurs et, dans Sexes intentions, les penchants de la protagoniste pour la poudre blanche la mettent à l’écart des autres lycéens.

Mais les scènes d’amusement et de soirées sous l’effet du produit sont bien plus esthétiques et attrayantes. Dans Le Loup de Wall Street, l’incroyable force de travail de Leonardo Di Caprio et ses orgies sexuelles entrecoupées rails de coke sont plus marquantes que la scène de l’overdose. Et, si les héros finissent dépressifs ou condamnés par la justice, c’est d’avantage à cause de leurs multiples excès. Le héros du film sera arrêté pour fraude fiscale, pas pour détention de cocaïne.

C’est sur cette ambigüité que semble jouer le cinéma, et que la commission du centre national de la cinématographie (CNC) veille. Il ne s’agit pas, comme dans les années trente, de censurer les films ou de supprimer des scènes, mais d’émettre un avis pour limiter l’accès aux films selon les âges. Sur la drogue, le CNC reste en alerte. « À la commission, on cible et classe à la bonne tranche d’âge pour que le jeune qui risque d’être incité puisse avoir le recul nécessaire sur l’usage de la drogue dans le film », explique Gautier Jurgensen, membre de la commission de classification.

Dans les magazines, les risques d’incitation à l’usage sont encadrés par la loi L.3421-4 du code de la santé publique, qui interdit de « présenter les stupéfiants sous un jour favorable, y compris par voie de presse ». L’Obs du mois d’octobre 2014 a fait de la cocaïne sa couverture, mais dans les articles, donne une vision noire du trafic. D’autres magazines plus branchés et destinés au public jeune n’hésitent pas, eux, à jouer l’incitatif. Ainsi, Snatch, dans son numéro du mois de décembre, présentait la drogue comme un paquet cadeau à glisser au pied du sapin.

Un usage banalisée

Autrefois réservée à une élite, la cocaïne a toujours été la drogue festive par excellence de tous les milieux. En soirée, avec des amis, le sachet de coke ne se cache pas, il se partage. Il se prend sur une table ou sur le rebord d’un évier, avec un verre d’alcool ou un joint. Mais depuis le début des années deux mille, les médias évoquent l’arrivée massive de la cocaïne. Et les magazines publient régulièrement des dossiers sur le déferlement de la vague blanche.

Contrairement à l’idée répandue, dans la grande majorité, les consommateurs contrôlent leurs prises. Ils sont bien loin de l’image communément répandue, comme celle ci-dessous, du junkie bon à rien et défoncé toute la journée. Non, eux restent actifs et les effets de la « c » sont peu visibles.

L’amateur de cocaïne est d’autant plus difficile à appréhender qu’il échappe aux moyens de repérage habituels. Et pour cause, il peut très bien ne rester qu’occasionnel sans tomber dans la dépendance. Malgré des risques bien réels, la cocaïne n’est pas le problème majeur dans les centres de soin. De leur côté, les services de police n’ont pas les moyens suffisants pour identifier les clients et leurs dealers.

L’Etat constate cette banalisation mais ne cherche pas à l’enrayer. Il n’existe pas encore de prévention spécifique à la cocaïne. Souvent, les jeunes ne voient la fameuse poudre blanche pour la première fois, qu’à travers le grand écran d’une salle de cinéma. Ce qui contribue à diffuser cette image cool et branchée de la coke et à désinhiber les jeunes quand ils la verront pour la deuxième fois, pour de vrai cette fois, au cours d’une soirée.